09.09.2009
un dialogue
- Vois-tu Victor, je pense que le conte est précurseur.
- Précurseur ? Comment ça ?
- Comme tu le sais, nous allons vers l'épuisement des énergies fossiles et nous avons accumulé un retard considérable dans la recherche d'énergies alternatives
- Oui, mais encore ?
- Nous sommes donc déjà, mais peu l'admettent encore, dans une obligation de frugalité, de réduction de nos dépenses énergétiques. Adieu les énormes voitures, la gabegie du jetable, nous allons devoir être économes en tout.
- En tout, même pour les spectacles ?
- Oui, même pour les spectacles. Regarde les shows spectaculaires dont tout le monde raffole (moi le premier d'ailleurs). Les trois cargos affrétés pour la dernière tournée des Rolling Stones. Les semi-remorques en file indienne, les millions de watts nécessaires aux concerts. Regarde le clinquant, la poudre aux yeux de la plupart des émissions télé... Bientôt, à tort ou à raison, tout cela va devenir insupportable au citoyen lambda. Il se dira qu'il n'y a pas de raison que lui se prive de plein de choses pendant qu'on lui assène des choses qui moralement vont le révolter, même si esthétiquement peut-être elles le raviront.
- Je suis d'accord avec toi, mais excuse moi, j'ai un peu du mal à faire le lien avec le spectacle dit vivant et encore moins avec le conte dont tu me parlais au début de la conversation.
- Et bien je pense que le conte est à la plupart des spectacles ce que le vélo est à la formule 1.
- Je commence à voir où tu veux en venir...
- Je pense vraiment que d'ici peu, la course automobile et tout ce qui lui ressemble, en tout cas telle que nous la connaissons, disparaîtra. Cette course à la performance, au bruit, au gaspillage pour aller plus vite. Le conte lui, en comparaison, est une promenade à bicyclette. Un déplacement lent, non spectaculaire, parfois épuisant et n'évitant pas toujours l'ennui. Mais en contre partie, combien de promenades buissonnières, de choses vues que seule la lenteur permet, de papillon sur un brin d'herbe aperçu et de plaisir à aller là où le sens du vent nous mène. Le conte est un chemin de traverse, un apprentissage de la lenteur qui ne nécessite presque rien : peu de lumières, peu de son, peu d'effet. Parfois une simple pièce suffit.
- Tu veux dire qu'il anticipe sur la décroissance nécessaire ?
- Oui si tu veux, Victor. Quoique ce terme me gène parce qu'ambigu et que chacun y met ce qu'il veut. Je préfère, fidèle à mes lectures religieuses, le terme de frugalité, dans le sens d'apprendre à se satisfaire du peu.
- En effet, d'autant plus qu'il y a de moins en moins d'argent dans la sphère artistique et que le conte coûte peu, tout en sachant toucher quelque chose de très profond en l'humain.
- Enfin oui, à la condition que ce soit bien fait, mais cela est une autre histoire...
- D'accord Jean, ton raisonnement est séduisant, mais tout de même un monde où il n'y aurait plus que des conteurs, serait bien uniforme et ennuyeux non ?
- Tu connais mon goût pour le rock. Pour ces déluges d'électricité, ce rituel voodoo, exorcisme à tous nos manques. Et tu connais aussi mon appétence pour les solos ahurissants de John Coltrane. Toutes ces musiques de la transe... Tu sais donc bien, que je partage en partie ton avis. Mais il y a des cycles. As-tu vu le film de François Truffaut "Farenheit 451" ?
- Oui, cette histoire où les livres sont interdits et brulés par une dictature et à la fin de laquelle, des hommes et des femmes prennent le maquis dans les forêts et apprennent par coeur les quelques livres sauvés de l'autodafé pour les transmettre plus tard à la génération future ?
- Oui, c'est ça. Et bien vois-tu, je crois que crise économique, sociale et environnementale aidant, nous allons bientôt entrer dans l'ère du maquis, de la résistance pour retrouver le sens du simple, du presque rien ; et ce en luttant contre une société du divertissement bétasse contrôlé par de grands groupes financiers. La seule chose que j'espère c'est qu'aux détours des clairières, continueront de briller des aventures plus collectives, inventeuses de formes, pourvoyeuses d'énergie en tout genre, réinventeuses d'effets spéciaux faits de bric et de broc sous la voute étoilée...
- N'est-ce pas un peu contradictoire par rapport à tout ce que tu viens de dire Jean ?
- Non. Parce que je crois que de tout temps, l'homme en période de crise ou de doute, a ressenti le besoin de revenir au peu, à la frugalité, à l'amour du presque rien, à la lenteur. Parce que la lenteur est une manière de retrouver le monde et soi-même. Et ce retour sur lui-même tout les événements actuels et à venir vont l'y contraindre. En attendant, soit qu'il disparaisse, soit qu'il invente autre chose.
- Tu sembles bien pessimiste là.
- Comme tu le sais, un pessimiste est un optimiste lucide. En attendant allons écouter quelques histoires. Connais-tu l'histoire qui raconte comment les femmes se sont vues pourvues d'un clitoris ?
- Heu non...
- Et bein écoutes, tu vas voir, cette histoire est édifiante...
22:16 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : contes, décroissance, frugalité, société du divertissement


