16.12.2009
mélusine
Tous les conteurs le disent, ce ne sont pas les conteurs qui choisissent les histoires, mais les histoires qui les choisissent.
Il y a un peu plus d'un an, j'avais été littéralement dévoré par la légende de Mélusine. Obsédé, sans comprendre vraiment le pourquoi du comment, j'avais alors lu tout ce que je pouvais trouver sur la question, me disant que je tenais là mon prochain projet de contes.
Et puis, pour diverses raisons, des bonnes comme des mauvaises, j'ai tardé, repoussé, tergiversé... Et lorsque j'aurais eu enfin le temps pour m'en saisir, l'histoire était partie, l'envie m'avait quitté, lassée sans doute de trop attendre.
De cet épisode, j'ai compris à mes dépens, qu'il ne fallait jamais ne pas s'occuper du histoire qui venait vous visiter.
Les mois ont passé et Mélusine d'un seul coup et sans prévenir est revenue, insistante, lancinante. Normal, c'est une femme serpente...
Et cette fois-ci, malgré tous les événements difficiles qui se sont succédés ces dernières semaines et dont ce blog maladroitement témoigne, je me suis dit que je ne la laisserais plus partir.
Deux semaines que je passe le moindre de mes moments de répit à en écrire ma version. Je viens d'en finir le premier jet. Ce sera je pense un spectacle à elle toute seule. 16 pages de texte pour un conte, ce n'est pas rien ! Mais après tout, ce n'est pas un conte, mais une légende...
Ce sera un spectacle conte et musique que nous ferons à deux avec la Dame. Ce qui tombe bien, puisque c'est aussi une histoire d'amour, quand bien même elle finisse mal.
Est-ce que "ça tournera" sur les scènes de France et de Navarre ? Je me suis posé toutes ces questions il y a peu. Je ne me les pose plus.
J'ai fini par admettre que pour les choses importantes, il faut suivre sa voie (voix ?) intérieure envers et contre tout, comme une exigence maîtresse primant sur tout le reste...
Quant à savoir pourquoi cette histoire m'obsède autant, je crois -comme d'habitude- que je ne le saurai que lorsque le spectacle sera fini.
C'est une légende très complexe et très puissante aussi, dans laquelle "le bien", "le mal" n'ont pas les frontières aussi bien tracées que dans ce genre d'histoires en général.
C'est aussi une très belle histoire d'amour, une histoire d'amour qui part mal dès le début.
C'est aussi une métaphore sur la puissance de la psyché profonde et sur les forces psychiques qui nous animent. Une métaphore aussi sur l'animalité qui est en nous, sur le fait peut-être que nous sommes tous au moins de deux mondes, quoiqu'on en disent...
Mystérieusement, alors que cette légende est une des plus puissantes de notre histoire, la trouver publiée pour la lire est la croix et la banière. Comme si elle faisait peur (je dis ça pour ceux qui voudraient essayer...). Peut-être à cause de l'incroyable puissance du féminin dont elle témoigne ?
On trouve bien des trucs un peu new-âge, un peu nunuches genre "donjons et dragons" mais la légende en tant que tel, bernique !
Et j'avoue que ça me ravit ma foi, de contribuer à la réveiller, cette femme serpente trahie par un homme bon aimant et aimé, mais à la volonté trop faible...
19:30 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : mélusine, contes, légendes
04.12.2009
des arbres, de l'art et du vivant
"Arbre de vie" - dessin à l'encre de denis leenhardt
Régis Debray, dans un livre absolument passionnant "Le Moment Fraternité" (Gallimard) écrit quelque chose auquel je n'avais jamais pensé.
Après avoir expliqué qu'il ne peut y avoir de sacré sans enceinte, il continue ainsi :
"Tout système vivant est une structure close et possède une enveloppe. Le liquide amniotique est la peau du foetus ; l'atmosphère l'est de la terre ; l'écorce, d'un arbre ; la membrane, de la cellule ; et la frontière, d'une communauté.
Enlevez l'écorce de l'arbre, la sève ne peut plus monter le long de l'aubier : il mourra. La chimie du vivant ne peut commencer à s'élaborer que dans des vésicules closes, et, sans membranes extérieures, aucun nous ne pourrait se former, se conserver et encore moins se perpétuer.
Le sacré intégre et produit de l'indivis ? Ainsi fait toute singularité vivante. Une planche de bois est dissécable, partes extra partes, un organisme ne fait qu'un : le couper en deux, c'est le tuer.
Union est synonyme de vie ; le symbole réunit, c'est son sens littéral ; le diable désunit d'où son nom. Il décompose pour faire mourir" (page 108).
Et puisqu'il est question d'arbre, Causette suite à la lecture de ma note sur les artristes (oui, oui, toujours elle, elle fait causer !) m'a répondu par cette histoire racontée par Roberto Benigni :
"Dans Le Voyageur enchanté, l’écrivain russe Leskov raconte une fable sur les artistes que j’aime beaucoup :
Six bûcherons essayaient de soulever un gros arbre sibérien qu’ils avaient abattu. Le tronc est énorme. Ils s’escriment, mais ils sont incapables de le bouger. Tout à coup, l’un d’entre eux grimpe sur le tronc et commence à chanter. Et voilà qu’à cinq, comme portés par le chant du sixième, ils parviennent à bouger l’arbre.
Telle est la condition de l’artiste : il est un poids en plus pour l’humanité, il ne produit rien, et pourtant il donne de la force."
J'aime bien cette histoire. Elle répond comme un écho à la réflexion en cours.
Ah, et puis cette phrase entendue ce matin de la bouche de l'acteur Hyppolite Girardot. Il disait qu'après avoir écouté certaines musiques, il se sentait "nourri de l'intérieur, et renforcé intimement".
Une belle fonction de l'art je trouve...
18:15 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : régis debray, denis leenhadt, geneviève bayle labouré, hyppolite girardot, art
02.12.2009
une réponse importante
"Bonjour mon filleul,
Quand même contente d'être un peu chez moi, même si j'aime ma fonction.
Alors, je voudrais réagir à ce que tu as écrit sur ton blog.
C'est vrai que dans les périodes "sèches" (et crois-moi, tout le monde en traverse) la traversée du désert peut nous faire penser que la cause de cette période est à l'extérieur.
C'est-à-dire dans la société, dans le public, dans les autres artistes et toutes leurs manières d'être. Attention à cela. Un train peut en cacher un autre...
Il faut savoir se centrer sur son chemin et fermer la porte au monde.
Il n'est pas responsable de tout, nous le savons, nous qui méditons !
Et qu'en est-il de ce monde que nous sommes en-dedans ? Est-il assez fort et assez lui-même pour se passer d'être à la mode et pour ne pas envier ceux qui y sont ?
Si oui, à quoi sert de la critiquer, cette mode ? Il faut être soi- même, mais que ce soit avec joie, ça réveille la grâce. On ne peut pas toujours, mais il faut tâcher.
Moi aussi je regrette parfois que le rire fasse salle comble.
Cependant, même Victor Hugo, (qui n'a jamais été un comique...!)
disait :
"Faire rire, c'est faire oublier. Quel bienfaiteur sur la terre, qu'un distributeur d'oubli !"
Et ce besoin de rire, même s'il peut être agaçant, n'en est pas moins le signe triste que notre société a besoin d'oublier.
C'est ça, le triste, car je crois qu'actuellement c'est sa dignité et sa grandeur qu'elle oublie... ce n'est pas un bon oubli...
Victor Hugo n'est pas pour autant devenu un rigolo, et Dieu merci. Ce n'était pas son chemin, c'est tout.
Sachons ce que nous sommes, ce que nous voulons mais n'oublions pas qu'il est bon d'accepter l'humilité de ce que nous faisons, qui n'est finalement pas grand-chose et qui a tant cependant besoin d'être reconnu. Humains, nous sommes.
Et puis, quand nous avons des soucis avec nos enfants, quel bouleversement en nous, nos bons principes philosophiques s'envolent et nous sommes attristés...
Écoute cette histoire : Un sage avait passé sa vie à dire que tout est illusion, même ceux que nous aimons. Mais son fils vint à mourir. Le sage en eut une peine qui dépassait si largement son discours, que les disciples furent déconcertés. "Un fils est une illusion, leur dit alors le sage, oui, mais une super-illusion ! "
Un jour peut-être serons-nous devenus ces sages nonchalants, que plus rien ne bouleverse et qui hantent, souriants, les chemins bruyants des hommes...
Allons, filleul, rions un peu. de nous-même... c'est cela le merveilleux du merveilleux !
Je vous embrasse fort
Votre gaillarde marraine."
Voilà,
Merci Marraine, et gageons que la force d'être nous-mêmes nous rendra plus forts que certains fantômes du dehors...
17:40 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : artistes, chemin de conteur, conte, conteur, patricia gaillard
19.11.2009
les artristes sont si fragiles
Les artistes sont des êtres fragiles. Pas plus que d'autres à la base mais c'est tellement complexe le travail d'artiste.
Ça oblige à aller chercher, sans certitude de trouver, dans des zones sensibles, à vif, dans des questionnements.
Je me suis souvent demandé quelle pouvait être cette spécificité du travail de l'artiste. Qu'est ce qui fait que l'on ressent le besoin d'en devenir un, ou alors pas du tout.
J'ai fini par penser, et cela indépendamment même du talent -qui est une chose au-delà du travail, de l'environnement social et culturel et que sais-je encore qui échappe à toute logique- qu'une des missions de l'artiste c'est un peu d'aller là où tout le monde ne va pas obligatoirement, d'aller questionner là où la psyché ne va pas spontanément...
Une manière de se rendre vigilant à des choses qui effleurent bien tout un chacun mais sans que l'envie l'en prenne d'aller y voir. Une fonction d'explorateur, de metteur en lumière, de révélateur.
Il y a dans cette fonction-là un engagement de l'être qui fragilise tellement.
Il me plaît parfois d'imaginer ce que pourrait dire un artiste à son public en préambule à une représentation :
" Bonjour, je suis tellement impatient, un peu effrayé, un peu fébrile et heureux de partager ce moment avec vous. Je suis allé chercher des choses. Des petites choses, des choses fragiles, mais aussi des choses immenses qui me dépassent un peu. Parfois je les ai trouvées, parfois c'est elles qui m'ont trouvé. Je ne sais pas comment. Et c'est vrai que ces dernières sont pour moi souvent les plus touchantes.
Je ne sais si tout ce que je vais vous proposer va vous toucher, vous émouvoir, vous bouleverser ou vous laisser indifférents. Parfois votre esprit s'évadera, pensera à la liste de courses, à vos enfants ou peut-être à la dernière fois que vous avez fait l'amour. Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir, pour que nous soyons ensemble jusqu'à la fin.
Ce qui va se passer là, maintenant, est et restera par nature unique. Jamais cet instant ne sera reproduit à l'identique, jamais non plus, nous ne nous retrouverons tous ensemble, exactement les mêmes.
Je vais donc vous offrir ce que j'ai de plus précieux, de plus fragile et de plus fort aussi. Si tout se passe bien, vous m'en offrirez autant, rien que par la singularité et la force de votre présence et de votre attention. Nous nous offrons mutuellement l'un à l'autre pour ensemble essayer de créer un moment dont nous nous souviendrons, et grâce auquel nous allons nous reconnecter sur la part la plus vibrante et la plus vivante de nous-mêmes.
Nous allons ensemble explorer ce à quoi vous ne pensez peut-être pas tous les jours, -vous avez tant de choses à faire, tant de soucis et si peu de temps pour vous- mais qui est présent en nous en permanence. Je suis allé pour vous chercher tout ça.
Je suis allé l'explorer pour vous. Et maintenant, je le partage avec vous, en faisant le voeu qu'une fois ce chemin défriché l'envie vous prendra d'y retourner sans moi.
Je vous dis à tout de suite, et puis aussi à tout-à-l'heure..."
Tout cela est tellement délicat... Et je trouve qu'en ce moment beaucoup d'artistes vont mal.
Pas seulement parce que, réduction des budgets oblige, il y a moins de travail. Non. Mais parce qu'on leur demande de plus en plus de faire des choses qui ne correspondent pas à ce qu'ils auraient envie de faire au plus profond d'eux-mêmes.
Par exemple pour le conte que je connais un peu tout de même : l'essentiel de la demande est sur sur du très jeune public et de plus en plus dans des contextes d'animation et non de "spectacle". A force de demander à l'artiste d'être pédagogue, animateur, distractioneur, amuseur, médiateur, créateur de lien social et d'identitié collective et que sais-je encore, on l'a chosifié, transformé en prestataire.
Et ce qui sépare l'Art (je mets pour une fois une majuscule exprès) de l'animation socio-culturelle ou de l'animation tout court, c'est justement tout ce qui échappe à la prestation de service. Au quantifiable, à l'évaluation.
Si on n'y prend garde, à force, on finira par prendre le cadastre pour le paysage.
Alors les artistes sont tristes, ils deviennent des artristes.
Et c'est peut-être ça qui a fait que le conte et moi en ce moment nous nous fréquentons si peu.
C'est que comme tant et tant d'artistes, je sais que ce que j'ai profondémment et sincèrement envie -et besoin- de partager ne "tournera" que très peu.
Non pas parce que ce serait trop personnel ou mal foutu, mais simplement parce que peu à peu on ne demande plus à l'artiste d'explorer, de douter, de questionner, de sensibiliser à des choses si fragiles, à parler d'adulte à adulte, mais simplement de distraire, d'animer. De faire dans le "sympa", le consensuel, la petite enfance le samedi après midi dans les centres commerciaux...
Et de ça beaucoup d'artistes, et donc beaucoup de conteurs, en souffrent tellement.
Tellement...
Ils auraient tellement envie qu'à nouveau des publics leur disent "on a tellement envie de ce que vous avez à nous offrir de plus profond. Etonnez-nous, émerveillez-nous, bouleversez-nous, faites-nous voyager, réveillez en nous les forêts endormies... En échange nous vous offrirons notre coeur et notre âme grand ouverts.."
Mais la seule voix réellement forte qui leur revient est "Amusez-les, amusez-nous"...
Et cela les rend tristes.
22:20 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : conte, artistes, rôle de l'artiste, conteurs, conteuses, action culturelle, animation socio culturelle
14.11.2009
un peu de tout et beaucoup de contes
J'aime quand les petites causes provoquent de grands effets.
Ainsi ais-je lu chez Balmolok qu'une miette de pain lâchée par un oiseau au-dessus d'un réacteur nucléaire du CERN a eu pour conséquence l'arrêt de celui-ci.
Autrement, je me sens soulagé. Je saurai maintenant quoi répondre lorsque l'on me demandera ce qu'est pour moi le comble de la bétise. Je pourrai répondre les propos de monsieur Eric Raoult, sur le supposé devoir de réserve des lauréats du Goncourt.
Dehors, il y a un vent à décorner des boeufs (Je raffole de cette expression).
Et puis, il faut bien le dire, il se confirme que le conte tout doucement me quitte. Au début j'ai mis ça sur le compte du changement de vie, puis sur le compte d'une activité professionnelle surchargée qui est en train de me transformer en zombie errant. Mais non. Je crois que c'est plus profond que ça. Les choses, ou les êtres, qui vous visitent finissent par devoir s'en aller.
Je n'explique pas, et peut-être que d'ici quelques temps relisant cette note je me dirais que décidémment il m'arrive d'écrire de grosses conneries. Mais ça dure depuis trop longtemps cette perte-là.
Je cherche autre chose, mais rien de ne vient.
Et puisque l'on parle du conte, Henri Gougaud (un conteur et un écrivain pour lequel j'ai plus que de l'admiration, à savoir de la reconnaissance) vient de publier un nouveau livre "le livre des chemins" chez Albin Michel. (un livre autour du concept du "conte divinatoire")
Dans sa préface, il écrit quelques vérités belles, entre autre sur les contes, qu'il me plaît de partager avec vous :
" Ce livre est un jeu, autant qu’un acte de foi.
Comme quoi, ce n'est pas parce que des amis vous quittent, que vous ne devez plus penser à eux...
13:24 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : contes, henri gougaud, cern, marie n'daye
09.09.2009
un dialogue
- Vois-tu Victor, je pense que le conte est précurseur.
- Précurseur ? Comment ça ?
- Comme tu le sais, nous allons vers l'épuisement des énergies fossiles et nous avons accumulé un retard considérable dans la recherche d'énergies alternatives
- Oui, mais encore ?
- Nous sommes donc déjà, mais peu l'admettent encore, dans une obligation de frugalité, de réduction de nos dépenses énergétiques. Adieu les énormes voitures, la gabegie du jetable, nous allons devoir être économes en tout.
- En tout, même pour les spectacles ?
- Oui, même pour les spectacles. Regarde les shows spectaculaires dont tout le monde raffole (moi le premier d'ailleurs). Les trois cargos affrétés pour la dernière tournée des Rolling Stones. Les semi-remorques en file indienne, les millions de watts nécessaires aux concerts. Regarde le clinquant, la poudre aux yeux de la plupart des émissions télé... Bientôt, à tort ou à raison, tout cela va devenir insupportable au citoyen lambda. Il se dira qu'il n'y a pas de raison que lui se prive de plein de choses pendant qu'on lui assène des choses qui moralement vont le révolter, même si esthétiquement peut-être elles le raviront.
- Je suis d'accord avec toi, mais excuse moi, j'ai un peu du mal à faire le lien avec le spectacle dit vivant et encore moins avec le conte dont tu me parlais au début de la conversation.
- Et bien je pense que le conte est à la plupart des spectacles ce que le vélo est à la formule 1.
- Je commence à voir où tu veux en venir...
- Je pense vraiment que d'ici peu, la course automobile et tout ce qui lui ressemble, en tout cas telle que nous la connaissons, disparaîtra. Cette course à la performance, au bruit, au gaspillage pour aller plus vite. Le conte lui, en comparaison, est une promenade à bicyclette. Un déplacement lent, non spectaculaire, parfois épuisant et n'évitant pas toujours l'ennui. Mais en contre partie, combien de promenades buissonnières, de choses vues que seule la lenteur permet, de papillon sur un brin d'herbe aperçu et de plaisir à aller là où le sens du vent nous mène. Le conte est un chemin de traverse, un apprentissage de la lenteur qui ne nécessite presque rien : peu de lumières, peu de son, peu d'effet. Parfois une simple pièce suffit.
- Tu veux dire qu'il anticipe sur la décroissance nécessaire ?
- Oui si tu veux, Victor. Quoique ce terme me gène parce qu'ambigu et que chacun y met ce qu'il veut. Je préfère, fidèle à mes lectures religieuses, le terme de frugalité, dans le sens d'apprendre à se satisfaire du peu.
- En effet, d'autant plus qu'il y a de moins en moins d'argent dans la sphère artistique et que le conte coûte peu, tout en sachant toucher quelque chose de très profond en l'humain.
- Enfin oui, à la condition que ce soit bien fait, mais cela est une autre histoire...
- D'accord Jean, ton raisonnement est séduisant, mais tout de même un monde où il n'y aurait plus que des conteurs, serait bien uniforme et ennuyeux non ?
- Tu connais mon goût pour le rock. Pour ces déluges d'électricité, ce rituel voodoo, exorcisme à tous nos manques. Et tu connais aussi mon appétence pour les solos ahurissants de John Coltrane. Toutes ces musiques de la transe... Tu sais donc bien, que je partage en partie ton avis. Mais il y a des cycles. As-tu vu le film de François Truffaut "Farenheit 451" ?
- Oui, cette histoire où les livres sont interdits et brulés par une dictature et à la fin de laquelle, des hommes et des femmes prennent le maquis dans les forêts et apprennent par coeur les quelques livres sauvés de l'autodafé pour les transmettre plus tard à la génération future ?
- Oui, c'est ça. Et bien vois-tu, je crois que crise économique, sociale et environnementale aidant, nous allons bientôt entrer dans l'ère du maquis, de la résistance pour retrouver le sens du simple, du presque rien ; et ce en luttant contre une société du divertissement bétasse contrôlé par de grands groupes financiers. La seule chose que j'espère c'est qu'aux détours des clairières, continueront de briller des aventures plus collectives, inventeuses de formes, pourvoyeuses d'énergie en tout genre, réinventeuses d'effets spéciaux faits de bric et de broc sous la voute étoilée...
- N'est-ce pas un peu contradictoire par rapport à tout ce que tu viens de dire Jean ?
- Non. Parce que je crois que de tout temps, l'homme en période de crise ou de doute, a ressenti le besoin de revenir au peu, à la frugalité, à l'amour du presque rien, à la lenteur. Parce que la lenteur est une manière de retrouver le monde et soi-même. Et ce retour sur lui-même tout les événements actuels et à venir vont l'y contraindre. En attendant, soit qu'il disparaisse, soit qu'il invente autre chose.
- Tu sembles bien pessimiste là.
- Comme tu le sais, un pessimiste est un optimiste lucide. En attendant allons écouter quelques histoires. Connais-tu l'histoire qui raconte comment les femmes se sont vues pourvues d'un clitoris ?
- Heu non...
- Et bein écoutes, tu vas voir, cette histoire est édifiante...
22:16 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : contes, décroissance, frugalité, société du divertissement
17.06.2009
le soleil dort
Il semblerait que le soleil dorme et soit entré dans une phase d'inactivité prononcée. C'est déjà arrivé et ce n'est pas grave pourvu que les hommes ne se disent pas que son sommeil pourrait aténuer le réchauffement climatique.
Peut-être qu'il en a eu assez mais plus probablement qu'il s'en fout complètement de nos petites histoires. Mais le fait que même le soleil soit régie par des cycles d'activité fluctuants, au même titre que toute chose a pour moi quelque chose de rassurant.
Il m'arrive d'avoir des éclipses et au soleil aussi...
Autrement, une collègue qui avait assisté à une représentation de contes merveilleux m'a confié n'être pas parvenue à y adhérer parce qu'il n'y avait pas dans ce spectacle "d'actualisation des symboles" et je dois dire que la chose m'a profondémment perturbé.
En réfléchissant à ce que je pourrais lui répondre, me sont venues diverses réflexions.
Le conte merveilleux (et je parle bien du conte merveilleux en tant que genre particulier) parle le langage de l'inconscient. De l'âme (au sens dans lequel Jung l'entendait). Lacan disait que l'inconscient était structuré comme un langage, je dirais volontiers que le conte merveilleux est le langage de l'inconscient. Les images utilisées (archétypes), les processus psychiques qui y sont contés sont les véhicules qu'il utilise pour nous transmettre ce qu'il a à nous apprendre.
Actualiser ces symboles (et dieu sait si en ce siècle désemparé il est tendance d'en jouer sur le second degré...) revient à teindre un cygne en rose après lui avoir coupé une aile. On tue en lui toute l'énergie transformatrice qu'il pourrait nous transmettre. On en fait un jouet, un artefact. Et par la même occasion on saccage en nous ce que nous avons de plus précieux, un peu comme un roi devenu fou qui détruirait son royaume par amertume. Un carnage.
Bien sûr que s'il suffisait d'ânonner ces contes tel qu'on les racontait il y a trois siècles (si tant est qu'on le sache) sous prétexte de "fidélité" cela se saurait.
"Actualiser" un conte, ce n'est pas remplacer une forêt par un parc en milieu urbain. C'est le rendre vivant, palpitant, partagé dans le secret d'une écoute attentive, au sein d'un présent qui respire.
Je crois de plus en plus, que ce qui fait que l'on devient -enfin- conteur, est ce moment où nous acceptons que le conte qui nous habite nous façonne et nous change tout autant que nous le faisons vivre. En l'accueillant en nous, il nous change, nous faisant entrer à nouveau sur le sentier des métamorphoses intérieures (mais y en aurait-il d'autres ?).
Il irrigue et féconde ce royaume dont je parlais il y a peu. En se situant sur ce territoire mental là, il échappe en partie à la logique de représentation, de mise en forme qui préside à l'essentiel du spectacle vivant pour devenir juste un art de la présence. Présence au conte, à soi et à l'autre.
Dans la nuit de l'âme, il fait fugacement apparaître l'Atlantide de nos royaumes intérieurs. Le conteur n'étant plus dès lors qu'un passeur, une surface vierge sur laquelle elle viendra s'imprimer...
18:36 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.06.2009
un royaume
Hier, assistant à une conférence sur le conte merveilleux par Patricia Gaillard (une grande conteuse de celles qui vous font partager les Mystères plutôt que de simplement vous en parler), il m'est arrivé une chose étrange et qui, sans doute, a du vous advenir à vous aussi.
J'ai senti être au bord d'une grande révélation, vous savez lorsque vos ondes cérébrales semblent s'affoler, que les battements de votre coeur s'intensifient et que vous vous sentez à l'orée de quelque chose de libératoire... Et puis la chose m'a échappé. Et j'ai tenté vainement pendant la conférence de la retrouver au détriment bien sûr de ma concentration sur ce qui se disait alors.
Je sais qu'il y était question d'un royaume. Du royaume qui est en nous et que nous nous devons d'habiter. La question était : de quoi les rois dans les contes merveilleux sont-ils rois ? Ils sont rois de ce royaume là.
Le tarot de Marseille et les contes merveilleux disent somme toute quelque chose de similaire. Que nous habitons tous un royaume dont nous sommes les rois, ou les reines, et parfois mêmes les servantes sans doute. Qu'en ce royaume nous trouvons des palais tout autant que de simples cabanes en bois au fin fond des forêts. Que nous nous métamorphosons tout le temps en passant par des étapes, des épreuves, des parcours qui sont peu ou prou les mêmes quelque soit notre culture d'origine et quelque soit notre âge.
Peut-être n'aventurerais-je même à dire que c'est sans doute le propre de l'être humain : le fait d'être en perpétuelle métamorphose. Vivre c'est cheminer sur ce chemin-là. Celui des métamorphoses avec cette espérance toute bête qu'un jour nous atteindrons quelque chose qui ressemblera à une Réalisation, un accomplissement, une plénitude et sans doute aussi à une Présence.
Les contes merveilleux, pour l'essentiel, ne nous parleraient que de cela.
J'ai senti hier, confusément mais avec certitude, vivre en moi ce Royaume-là et je me suis fait la promesse (je me l'étais sans doute déjà faite mais pas aussi consciemment) d'y être fidèle et d'y revenir le plus souvent possible. Parce qu'il est sans doute vrai que ce royaume pourrait bien être le centre énergétique de notre énergie psychique. Quittons-le, éloignons nous-en un tant soit peu et notre esprit s'anémie...
Pour approfondir son propos, Patricia Gaillard nous a raconté un conte dans lequel il était question d'un palais et d'un roi qui y vivait entouré de tous les siens. Tous les matins un mendiant y venait en salle d'audience et offrait au roi une pomme, une simple pomme.
Offrir au roi une pomme, quand même !... Son premier ministre sitôt le mendiant parti, prenait la pomme et la jetait de par les grilles donnant sur les cachots. Et ainsi pendant des mois et des mois, voir des années.
Un jour cette pomme sîtôt offerte par le mendiant fut saisi par un singe juché sur l'épaule du roi (ce devait être un roi joueur) qui la mordit. A l'intérieur le roi y vit quelque chose qui brillait. Il s'en approcha et vit que ce brillant était une énorme pierre précieuse.
- Heu dis-moi premier ministre, où as-tu jeté toutes les autres pommes ?
- Dans les cachots monseigneur.
- Alors vas vite les y rechercher.
Le ministre y est allé et a d'abord trouvé un amoncellement de pommes pourries et moisies. Il a poussé la pourriture et bien évidemment en dessous, brillaient des centaines de pierres précieuses.
Et bien, le croirez-vous ou non, le roi s'est peu intéressé à ces pierres (il faut dire qu'il était déjà très riche !) parce qu'il a alors compris quelque chose de bien plus important.
Chaque pomme était un jour. Un simple jour comme la vie nous en offre un chaque jour qui passe. En général nous le jetons n'y attachant que peu d'importance, pris que nous sommes dans la folie des choses à faire, à penser, à régler... Nous le laissons moisir. Mais en chacun de ces jours repose une pierre. Une pierre précieuse. Un diamant qu'il nous appartient de trouver.
Et cet espace dans lequel nous trouvons notre diamant c'est notre royaume.
Ainsi pourrais-je dire ceci : Vivre est un cadeau. Et ce cadeau nous en offre un autre. Un royaume. Celui de nos métamorphoses, de nos épreuves parfois, de nos réussites. Un royaume à explorer du fond de ses cavernes jusqu'à ses ciels les plus purs avec la promesse que nous n'arrivons pas malheureusement toujours à tenir, qu'en chacun de ces jours offerts repose un diamant.
Tirant ce matin le tarot avec ces réflexions dans la tête, j'ai tiré l'Empereur. Ce qui est normal non ? Et puis le Soleil ce qui donne... le Pape (excusez pour ceux qui n'y verront que du chinois dans ce cas prenez-le comme une métaphore). Une façon de me dire que la lumière permettant de voir en ce royaume et d'éclairer le chemin pourrait bien être l'amour, mais ceci est une histoire...
12:46 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : contes merveilleux, tarot de marseille, patricia gaillard, parc de rentilly
21.05.2009
la belle au bois
Enfin (je dis "enfin" car pour quelqu'un qui a dénommé son blog "l'homme au bois dormant" et qui se prétend conteur c'était quand même étonnant), enfin donc, je travaille la Belle au Bois Dormant. Pas celle des frères Grimm et encore moins celle de Disney, celle -magnifique- offerte par Patricia Gaillard dans son livre "La Belle au Bois".
Cela faisait longtemps que je tournais autour de cette histoire, mais quelque chose ne se faisait pas.
Les contes viennent nous visiter, ou pas. Celui-ci n'avait pas encore frappé à la porte. Les contes sont comme ça. Ils viennent, s'installent pour un moment, prennent place dans votre esprit, vous habitent. Soit vous les accueillez et dans ce cas ils restent parfois toute votre vie comme un compagnon fidèle, soit vous leur dites "plus tard, pas maintenant". Et dans ce cas soit ils insistent, soit ils repartent. Sur le coup, vous ne vous en rendez pas toujours compte. C'est après que vous ressentez la perte. Parfois aussi, ils s'installent, vous vivez ensemble un moment et puis d'un commun accord, ils repartent après vous avoir permis de comprendre ce dont vous aviez besoin.
Ainsi donc, la Belle m'est venue et je l'ai accueillie à bras ouverts. Je ne comprends pas encore ce qu'il dit vraiment et c'est très bien comme ça. Les contes ont besoin de mystère pour agir. Que d'un coup vous mettiez en lumière leurs ressorts cachés et ils s'assèchent, vous assèchant aussi.
Il m'est venu très vite et avec évidence.
Cela faisait près d'un an et demi que je n'avais pas travaillé de nouveaux contes. J'ai fait beaucoup de musiques, beaucoup écrit aussi, j'ai raconté les "anciens", mais pas de nouveaux contes. Ils ne venaient plus frapper à la porte ce qui chez moi provoquait incompréhension et désarroi. Un an et demi c'est long... Et puis ils sont revenus : la Belle au Bois et la reprise d'une manière différente d'un conte africain.
C'est comme pour tous les arts, il faut apprendre à ne pas tout contrôler, à accepter que les choses nous échappent.
La Belle au Bois Dormant qui m'est venue est étonnante. Elle est venue sur un rythme intérieur et avec une narration différents de ce que je faisais jusqu'alors. Quelque chose de plus en plus épuré, de plus en plus profond et léger à la fois. Je ne l'ai pas encore raconté. J'attends le retour de la Dame partie prendre la maquis en Corse pour se ressourcer.
Hier soir, juste avant de m'endormir je pensais à tout cela. J'ai pris un magazine pour lire un peu et je suis tombé sur un article sur Marie de Hennezel qui parlait de Christiane Singer ainsi que de ces derniers mois (et qui n'a pas lu "Derniers Fragments d'un Long Voyage" ignore un des textes les plus féconds et les plus essentiels sur l'art de vivre et de mourir).
Elle raconte que la dernière phrase que Christiane Singer lui a dit (elle qui est morte si jeune à 64 ans) est celle-ci :
"J'aurais tellement aimé vieillir pour bercer le monde".
Et à lire cette phrase, il m'a semblé alors sans que j'en comprenne justement tous les ressorts cachés dont je parlais plus haut, que d'un coup tout se mettait en résonnance : mes 50 ans d'ici quelques mois, le conte de la Belle au Bois Dormant, tous les chemins qui me restent à parcourir, l'amour qu'il m'appartient de partager...
Je vieillirai pour bercer le monde...
09:23 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : conte, la belle au bois dormant, marie de hennezel, christiane singer, derniers fragments d'un long voyage, patricia gaillard
27.10.2008
se libérer de soi
A l'occasion des émissions diffusées après la mort de soeur Emmanuelle, je l'ai entendu dire quelque chose qui m'a touché.
Elle disait avec sa voix si caractéristique : "Tu vois, quand j'étais jeune, j'étais coquette, je dépensais mon argent dans des jolies toilettes, j'aimais regarder les beaux hommes, et puis tu vois, le jour où j'ai pris le voile, la première fois que je m'en suis vêtue, je me suis sentie,...comment dirais-je ? Je me suis sentie libérée de moi-même". Tu vois, plus besoin d'essayer de plaire, plus besoin de ces jolies toilettes, plus besoin de tout ça".
"Se sentir libéré de soi-même". Je me dis que c'est là sans doute, une des constantes de toutes les pratiques spirituelles. Cette idée que soi-même est comme un voile sur l'immensité et le mystère du monde et qu'il convient d'apprendre à s'en libérer.
Non pas s'en débarrasser en l'étouffant, en le niant, (ce serait alors mortifère), mais simplement en apprenant à le mettre à distance et à laisser agir en nous "autre chose que soi".
Il se trouve que la veille du matin où j'ai entendu cette phrase, je contais dans le cadre d'une soirée organisée par une association de conteurs amis amateurs (et éclairés !) et avec laquelle j'entretiens un compagnonage de plusieurs années.
Je passais à la fin et devais raconter une histoire.
Et puis comme cela arrive parfois, j'ai senti comme une alchimie, un moment parfait dans lequel, l'instant, l'écoute du public, mon état mental étaient en harmonie, s'emboîtaient parfaitement. Et j'ai raconté quatre histoires.
Ce n'était pas la première fois que cela m'arrivait bien sûr, ces moments de grâce, mais je crois avoir compris quelque chose.
C'est que justement ces moments n'adviennent que lorsque je ne suis pas dans une posture visant à prouver quelque chose, quand je n'essaie pas soit de démontrer que je suis un bon conteur, soit de ne pas décevoir l'organisateur parce que ça "doit bien se passer avec le public", soit que je veuille "conquérir" le public face à moi.
Or le conte est un art du partage et du passage, pas de la conquête.
C'est lorsque mon égo s'efface, que je suis juste présent, mobilisé mais en paix, que ces moments de grâce arrivent. Quand je me sens "libéré de moi-même" dans mes travers les plus égocentriques...
Il semble que ce soit cette attitude-là, par un processus très mystérieux, qui fasse que le public lui-même perde alors quelque chose de son pouvoir de jugement, lâche prise, pour faire en sorte qu'un passage, une transmission se fassent.
Une sorte d'intelligence émotionnelle collective sur laquelle plane alors un sourire heureux.
Je me souviens d'une discussion intéressante avec un conteur qui disait que la tentation de certains de vouloir "sacraliser" le conte le dérangeait quelque peu.
Je pense que le conte n'a pas besoin d'être sacralisé. Ni d'être désacralisé. Il se débrouille très bien tout seul. Mais l'économie apparente des moyens qu'il met en oeuvre, oblige public et artiste à une certaine ascèse ou pour le moins à une certaine exigence de sincérité, sans laquelle ce qui se passe ne reste qu'un moment agréable, divertissant, amusant (et rappelons ici l'éthymologie "d'a-musé" qui au sens propre signifie "sans muses").
Parce que, lorsque tout le monde y met du sien, émergent alors un souffle, une présence (mais c'est pareil par exemple en musique), dont il serait vraiment dommage de se passer.
Un inconnu, un au-delà de nous, qui nous comblent et nous lient à notre part d'humanité commune et à quelque chose d'autre encore que je ne saurais nommer mais qui m'est de plus vital et nécessaire.
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