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14/11/2015

Petit bonhomme

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Il y a de cela 52 ans, j'avais quatre ans, j'ai laissé en bas d'un escalier un petit bout d'enfance s'en aller de moi, parce que la violence de ce à quoi il venait d'assister lui était trop lourde à porter. Ainsi, toute notre vie, laissons nous s'enfuir des petits bouts de nous, au gré de nos peurs et de nos frayeurs. Parfois nous les retrouvons, parfois nous restons orphelins de leurs départs, chacun d'entre eux nous laissant un peu plus faibles et démunis, sauf à les remplacer par d'autres visiteurs invisibles qui viendront repeupler nos solitudes intérieures.

Il y a sept jours exactement, j'ai retrouvé cet enfant perdu que j'avais laissé meurtri au bas d'un escalier de la rue de Bercy dans le douzième arrondissement à Paris.
Une semaine après ces retrouvailles, la ville où cet enfant avait commencé à grandir a subi dans sa chaire la folie meurtrière de fous déments au cœur vide. Que dire alors à cet enfant revenu des limbes ? Quels mots offrir au-delà des phrases toutes faites ? Que dire à un enfant pour qu'il ait encore et malgré tout le goût de vivre, de grandir et d'aimer ? Voici ce qui m'a été soufflé.

"Petit bonhomme, en tes quatre ans, il y a maintenant longtemps, tu as eu tellement peur de la violence du monde que tu as fait le choix de partir. Et au moment où tu reviens bien des années plus tard, une autre vague de haine, de sang et de morts vient inonder notre monde. Cela est, malheureusement, la vie des hommes, la folie des hommes. Mais sache qu'il y a aussi l'amour, la tendresse et la joie. Hein Petit bonhomme... Un rien peut nous tuer, quelques grammes de métal, un chagrin d'amour, une maladie... Mais il y a l'amour, la joie, le fait que nous soyons ensemble. Je te prends dans mes bras, Petit bonhomme. Je veille sur toi et nous veillons les uns sur les autres. Comme ce matin au réveil où chacun faisait le tour de ses proches, comme un inventaire pour s'assurer que tout le monde était bien là. Dans beaucoup de familles il en manquait ce matin et cela est insupportable. Que pouvons-nous faire qui soit à notre portée ? Prendre soin de chacun, apprendre, grandir. Pour faire cela il faut être fort et nous avons tous en nous beaucoup de peurs et de chagrin. Mais vois-tu Petit bonhomme, il ne faut pas faire disparaître ce chagrin comme par enchantement ; il faut le traverser. Il faut sentir en soi les brûlures de notre cœur, sentir en nous la fragilité. C'est la condition pour être forts et aimants. Les tueurs, ceux qui veulent imposer leurs lois par la mort, ont le cœur sec et insensibilisé. Certains ne trouvent que la haine pour remplir le vide froid de leur cœur. C'est à chacun de faire la paix en soi. Et si la guerre est parfois inévitable, elle doit être faite pour la paix et pour de belles valeurs respectueuses de l'autre et non par haine. Oui, il y a la joie et l'amour. Et puisque l'on parle d'amour, sache que rien ni personne, ni l'amour, ni la foi, ni les certitudes, ne sont là pour combler le vide de nos cœurs et de nos insatisfactions. L'amour est là pour honorer la vie, pas pour combler son battement trop faible en nous. Tu es revenu, Petit bonhomme dans un monde exténué, harcelé par des dingues qui n'ont plus que le goût du sang et le nom de leur dieu qu'ils ont dévoyé pour le réduire à leur image. Mais saches Petit bonhomme que la capacité de ton cœur est infinie. Que l'univers est infini, que l'amour est infini. Et qu'il nous revient d'en prendre soin comme je prends soin de toi depuis que tu es revenu dans ma vie, parce que chaque être est une promesse d'amour qu'il convient d'honorer et d'aimer. Ce qui t'attend est difficile mais cela en vaut la peine quand même. Parce que le monde des hommes comme il va est difficile. Insupportable même. Mais il y a la beauté de la vie et ses élans du cœur qui nous lancent l'un vers l'autre comme des ballets d'étoiles filantes les nuits d'été.

Et puisque les artistes sont porteurs d'une parole qui peut guérir (et c'est sans doute pour cela que les fous dont il est question ici ont tué des jeunes gens qui voulaient juste honorer la vie en eux par la musique), je laisse la parole à un grand diseur de choses essentielles, Henri Gougaud :

Je connais des gens qui prennent la Vie en horreur sous l'étrange prétexte que le monde leur déplaît. Comme si le Monde et la Vie étaient sortis jumeaux du même ventre ! Le Monde n'est que le lieu où la Vie s'aventure. Il est rarement accueillant. Il est même, parfois, abominable. Mais la Vie ! L'enfant qui apprend à marcher, c'est elle qui le tient debout. La femme qui apprend les gestes de l'amour, c'est elle qui l'inspire. Et le vieillard qui flaire devant lui les brumes de l'inconnaissable, affamé d'apprendre encore, c'est elle qui tient ses yeux ouverts. Elle est dans la force de nos muscles, dans nos élans du cœur, nos poussées de sève, notre désir d'être et de créer, sans souci de l'impossible. « Impossible est impossible » Voilà ce que dit la Vie ! Avez-vous déjà vu une touffe d'herbe verte s'étonner de sortir d'une fente dans le bitume ? " (in « Les 7 plumes de l'aigle »).

Oui Petit bonhomme, tu es à ta manière cette touffe d'herbe verte poussant dans une fente de bitume, entourée de la sécheresse vide de certains cœurs sans amour, mais en toi rugit un mystère que personne jamais n'a encore percé. C'est ce mystère-là que nous devons habiter toi et moi. Celui-là et celui de l'amour qui nous dit que chaque être humain est frère, à la fois semblable et dissemblable. Reste avec moi, avec nous, Petit bonhomme. Nous avons besoin de ta présence et des promesses que tu portes en toi. Nous, confrérie des hommes et femmes de bonnes volontés veillerons sur toi et ensemble nous ferons de grands brasiers de joie et d'amour qui parfois remplaceront ceux de la guerre. Oui, reste Petit bonhomme... Reste... Et comme le dit le grand poète chanteur : « 
N'oublie pas qu'il n'est pas de plus grand malheur que de laisser mourir le rire dans ton cœur ». Envers et contre tout. Oui, envers et contre tout. Ce qui différencie le fraternel de l'assassin, c'est juste la présence bienveillante de l'autre en lui. Alors cultivons-la. Nous le ferons. Ensemble, toi et moi."

 

Et puisque, mystérieusement et contre tout attente, j'ai cette chanson dans la tête depuis ce matin, je la joins à ce texte. Comprenne qui pourra...

 

Commentaires

Merci.
C'est si important de trouver les mots justes...surtout en ce moment...et tu sais si bien dire ce qui est difficile à dire...
Les "violences innommables" nous touchent à tout âge et encore plus dans l'enfance...perte de l'innocence, perte de confiance, perte d'âme...

Je vais me retrouver, demain, devant des enfants qui vont me demander "pourquoi? pourquoi?" et je vais penser à ton texte...
La vie est la plus forte...ne laissons pas la peur gagner...ne laissons pas "mourir le rire dans nos coeurs"...

Écrit par : La Licorne | 15/11/2015

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