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06/11/2015

monsieur H

jacques higelin

 

Parfois, la force d'une situation ou la puissance émotionnelle d'une personne suffisent à perforer notre cuirasse, si assidûment renforcée, pour nous connecter à notre humanité la plus profonde. Une sorte d'accès à une source très profondément enfouie et qui d'un coup remonte telle un geyser.

J'écris cela parce qu'avant hier soir, je me suis fait une soirée Jacques Higelin et que je ne crois pas avoir laissé couler autant de larmes de mes yeux depuis des siècles.

J'ai d'abord regardé le documentaire de Sandrine Bonnaire, puis la captation de son concert avec orchestre à la Philarmonie de Paris pour ses 75 ans.

A le voir et l'entendre, on sent qu'il est entré dans cet espace de l'âge ancien où les mots commencent à s'échapper et parfois la mémoire aussi. Quelque chose qui a à voir avec l'enfance, lui qui ne l'a jamais vraiment quittée. Je connais peu d'homme qui habite à ce point ses émotions et c'est sans doute cette sincérité sans fard qui touche à ce point. Dans le documentaire, il y a deux moments bouleversants lorsqu'il revoit un film en noir et blanc dans lequel il a joué à l'occasion d'une permission pendant la guerre d'Algérie. Le film se passe à Saint Nazaire. A un moment, on le voit endormi torse nu dans un lit fermé par un rideau. Il a la beauté insolente des corps jeunes. Une jeune femme alors entre, filmée de l'intérieur du lit, et l'on voit alors son sourire lorsqu'elle écarte le rideau et découvre le jeune homme endormi. Cette comédienne deviendra le premier grand amour d'Higelin, celui à qui il écrivit « Lettres d'amour d'un soldat de 20 ans », celle qui le forma intellectuellement et amoureusement. Le visage de Jacques est filmé lorsqu'il regarde ce film, et son visage, mon dieu, son visage lorsqu'il revoit le visage de cette femme s'illuminer le découvrant derrière le rideau ! Ce visage... Jamais, je crois, il ne m'a paru ressentir autant d'amour et de lumière dans un sourire. Jamais... Un sourire qui contiendrait toutes les promesses du monde, passées, présentes et à venir. Et puis ce moment où il se revoit jeune avec Henri Crolla, l'homme qui lui apprit la guitare et la musique.... A la fin de la projection, il dit juste : « ça m'a fait du bien ». Sans doute faut-il régulièrement revisiter ses fantômes et ses rêves. On le voit retrouver cette femme maintenant âgée et qui semble ne plus parler. Ils se frottent la tête, il lui caresse les cheveux, ils se sourient... Et toi tu pleures.

J'ai découvert Jacques Higelin sans doute en 1976 avec l'album BBH 75. Un prof de français me l'ayant fait découvrir (oui, tu sais de ces profs dont tout le monde rêve...). Un choc tellurique. Personne d'autre à l'époque n'avait jamais fait ça. Ensuite je l'ai suivi, perdu, retrouvé. Vu je pense plus d'une dizaine de fois en concert, creusé ses vynils à force de les écouter A la vision du documentaire, je me suis rendu compte que j'avais oublié ce qu'étaient vraiment ses concerts et ce qu'il y était : une sorte de feu-follet incandescent et risque-tout qui répondait quand on lui demandait pourquoi il faisait des concerts de trois heures : "une heure pour faire connaissance, une heure pour être ensemble et une heure pour se dire au-revoir". Un funambule de génie qui parfois tombait et retombait et à d'autres traversait des ciels où peu s'étaient aventurés.

Je l'ai rencontré une fois pour l'avoir programmé à l'occasion de sa tournée Trénet. Quelques échanges pudiques et respectueux. Au restaurant avant le concert, il avait invité un jeune couple attablé à côté à son concert. Tu penses qu'ils ont du sacrément s'en souvenir... A la fin du concert lors des remerciements de circonstance il m'avait qualifié de « dernier rempart avant Dieu ». Ça m'était resté. Le concert avait été beau, la salle était située dans une ville située près de la ville de son enfance en Seine et Marne et cela avait sans doute contribué.

En y réfléchissant l'autre soir, je me suis dit que plus que tout autre, cet homme m'avait appris à aimer la vie. Et crois-moi ce n'était pas gagné. Que l'on pouvait être presque au même moment dans la jouissance du vivre et dans les abîmes du désespoir le plus noir. Oui, c'est grâce à lui que je me suis dit que la vie était aimable et qu'il me revenait de m'y atteler. Cadeau énorme n'est-ce pas ? Je sais être entouré de compagnons, et compagnes, de route ; chanteur, musiciens, écrivains... Nous vieillissons ensemble et chacun témoigne à sa manière en enseignant et renseignant l'autre au passage.

Lui qui a dit qu'il y avait deux sortes d'artistes, « ceux que l'on applaudit et ceux que l'on remercie », je ne sais si il mesure à quel point il est aimé de son public. Au concert à la Philarmonie, il était comme un enfant. Un vieil homme presque fragile, au bord des larmes, avec ces prompteurs partout pour lui rappeler ses propres textes. Mais cette présence, cet amour du public, palpable, vivant, poignant... Et ce lien avec sa fille Izia, en larmes sans que l'on ne sache trop pourquoi et pourtant si belle ; et lui comme irradié et dissous de tendresse l'enlaçant et lui murmurant « mon ange, mon ange »... A la fin du concert, il se mit en sortie de scène pour remercier les musiciens de l'orchestre un à un, puis il demanda au public : « est-ce que vous êtes heureux ? ». Je n'ai jamais entendu un autre artiste demander ça à son public en fin de spectacle. Et pourtant, in fine, y aurait-il une autre question à poser ?

Pour illustrer ce texte, j'ai choisi « Alertez les bébés ». J'aurais pu choisir cinquante autres chansons. J'ai choisi celle-ci parce qu'il raconte qu'il en a écrit le texte touché par une violente fièvre et d'un seul trait, comme s'il lui avait été dicté. Plus tard, il s'est mis au piano pour en faire la musique. Il était alors en studio et a demandé, comme pris d'une prémonition, au sonorisateur de brancher tous les micros. Il a fait une prise. Une seule. Créant la musique et le chant en un seul souffle d'inspiration quasi mystique.

Merci monsieur Higelin. Je vous aime.  

 

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