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05/09/2015

effroi et merveille

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Un clin d’œil ludique à l'arcane de la Lune, réalisé avec l'aide de la rivière le Viaur et à un enlève-bottes trouvé dans la cour de l’Émerveillée en ses Terres...

 

Cette semaine, j'ai vécu dans la même journée une des plus belles choses que peut offrir l'expérience humaine et, un peu plus tard dans l'après midi, j'ai assisté aux obsèques du mari d'une collègue enlevé en 15 jours alors qu'il était en parfaite santé. Merveille puis effroi.

Trois jours plus tard, je voyais sur mon mur Facebook se suivant l'un après l'autre, un partage affirmant que la vie était merveille, que nous étions un miracle et que l'univers voulait notre bonheur, et la photo d'un enfant mort noyé par la folie des hommes. Merveille puis effroi.

Comme une espèce de grand écart, l'énigme ultime à résoudre. Le koan définitif. Et se dire que l'on ne peut appréhender le fait de vivre comme si une de ces deux partie n'existait pas.

Vivre juste dans la merveille, la spiritualité, les choses de l'esprit, cet élan qui prend parfois la forme d'une pensée à tout prix positive et touchant parfois à l’obsession ; c'est vivre dans l'omission et une sorte de méconnaissance coupée de l'expérience même du corps et du vivant (J'ai fait l'expérience il y a peu de visionner une série de documentaires animaliers sur la chasse des grands fauves et des grands prédateurs et crois-moi, l'expérience est plutôt sidérante.)

Vivre au creux de cette désespérance qui nous susurrerait à longueur de temps que « rien de vaut la peine », que la mort est toute en cruauté et sans pitié, que tout cela n'est qu'un jeu morbide ; c'est passer à-côté de toutes les émotions qui font que la vie peut chanter. Une manière d'être mort avant de l'être et de passer à côté de quelques joies et émerveillements qui peuvent justifier le reste.

Bouddha est devenu Bouddha le jour où il a découvert la maladie, la mort et la vieillesse. Avant il était un jeune homme dans une tour d'ivoire coupé même de lui-même.

Cette journée si particulière (que dire à une femme titubante de chagrin et de peine, si ce n'est être corps et âme présent à elle ?) ; ce mur Facebook me renvoyant deux extrêmes dont un absolument insupportable, étaient comme deux leçons me disant la même chose. A savoir que l'expérience humaine est intrinsèquement constituée de ces deux extrêmes : l'effroi et l'émerveillement. Et que vivre, humain, c'est s'exposer à être happé par l'un puis par l'autre en fonction d'une ordonnance qui nous échappe complètement et sans possibilité de les fuir sous peine de passer à côté de notre propre vie.

Un pur esprit sans l'expérience de la corporalité n'est rien. Le corps sans l'esprit est un leurre et le corps, oui, est périssable à n'importe quel moment et la plupart du temps sans prévenir.

Dans l'arcane de la Lune dans le Tarot de Marseille, il y a en bas de l'image ce qui ressemble à une écrevisse, comme une sorte de monstre marin semblant vivre dans des profondeurs aquatiques qui évoquent les abîmes inconnues de notre conscience. Et pourtant, dans la version de Jodorowsky, elle tient délicatement entre ses pinces deux petites perles bleues. Comme une manière de dire : au cœur même de ce qui t'effraie ou de ce que tu ne contrôles pas, tu peux aussi trouver un trésor très beau et très délicat. Ensuite, tu conscientises que les écrevisses (si c'en est une) ne peuvent vivre que dans des eaux très pures. Et tu te dis alors que cet effroi-là, par exemple celui que tu ressens devant une mort brutale et « injuste » (une mort "juste" pouvant être celle qui vient te cueillir âgé quand tu as vécu ce que tu avais à vivre et que ton organisme l'appelle) est comme une admonestation à te dire : mais que fais-tu donc de ta vie ? Qu'as-tu vécu d'assez puissant pour contrebalancer cette horreur-là ? Es-tu sûr de vivre la vie que tu dois vivre ? Quelles qualités humaines as-tu développées pour répondre humainement et éthiquement à ces morts qui se présentent ? Ces horreurs sont là pour nous rappeler l'urgence de nos valeurs et de notre humanité. Je ne reviendrai pas sur la photo de cet enfant : on en a déjà trop parlé, trop montré. Mais je parlerai des obsèques de ma collègue. Voir comment la présence en grand nombre de ses collègues a semblé vraiment la conforter (un peu). Et c'est cela vivre : partager notre humanité dans le meilleur bien sûr et aussi dans le pire.

Effroi et émerveillement comme deux chemins d'initiation indissociables. Comme les perles entre chaque pince de cet animal carapacé aussi vieux que le monde. Effroi et émerveillement sont deux matrices opposées, et parfois mélangées, qui nous forgent et font que quelque chose en nous peut grandir.

Effroi et émerveillement comme deux jambes d'un même corps. Les contes, toujours au cœur même de la vie, savent souvent très bien tisser les deux ensembles.

Vivre sans l'un des deux c'est comme regarder que d'un œil. Jamais la Merveille ne fera disparaître la mort et jamais la mort de devrait faire disparaître la Merveille. C'est entre ces deux extrêmes qu'il nous revient d'ouvrir notre chemin, à coups de machette parfois s'il le faut. Nous ne pouvons faire autrement que de plonger dans l'effroi plutôt que de le fuir, sous peine de ne jamais trouver ces perles bleues dont il est question. Tout autant que nous devons apprendre l'art de la joie, car il nous revient d'honorer ce qui nous a fait vivants. La Vie est un temple avec des douves parfois malodorantes et des lumières sublimes. Et en ce temple nous allons ; malhabiles, apprenants et parfois happés par l'un ou par l'autre selon des lois qui nous échappent en grande partie et envers lesquelles nous hésitons souvent entre rébellion et abandon défaitiste, alors qu'il nous reviendrait de "faire avec" jusqu'à ce que nous apparaissent deux perles bleues...

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