Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

28/08/2015

des lueurs dans la nuit

610073615a.jpg

 

Chaque jour est un voyage, une traversée qui nous laisse au crépuscule différents de ce que nous étions le matin-même.

Parfois Il arrive que nous sachions à l'instant où on nous l'annonce que ce qui vient de nous être dit nous laissera différents. Changés, brassés, poncés, broyés aussi parfois, illuminés, bouleversés, irradiés, déposés sur la berge... Cella dépend de la nouvelle et de ce que l'on en fait ; la vie est joueuse, aimant le meilleur comme le pire.

Ainsi, la semaine dernière, cette mort accidentelle d'un ami. Et se dire alors, si tout est enseignement, que nous ne pourrons jamais savoir exactement quoi faire de ça : cette mort soudaine, incompréhensible. L'aube nous avait trouvés joyeux et légers, le crépuscule nous laissa un peu hagards, malhabiles et sans mots.

Mais cette histoire ne se passe pas n'importe où. Elle se passe là-bas dans le sud-ouest, où de toute évidence depuis le premier jour quelque chose de plus fort que moi m'appelle. Oui, cela se passe là-bas, en cet endroit où, au-delà de quelques idiots comme partout, se niche une sorte de miracle d'humanité. Les choses à faire bien sûr, les initiatives de solidarité pour les proches, et puis, hier soir, au bord de la rivière, l'appel à un « rassemblement joyeux ». Oui, c'est comme cela que ça se passe là-bas : la joie tout autant que la peine se partagent. La joie de l'avoir connu, la peine de l'avoir perdu.

Et vois-tu, cette humanité que nous partageons, parfois si désespérante, a une capacité presque unique dans le monde du vivant – ou en tout cas très rare- : elle sait fabriquer des rituels qui réparent. Qu'une flèche cruelle vienne transpercer le fil paisible et inconstant des jours, et alors, elle sait inventer des mots, des gestes, des sourires et des larmes, pour venir apaiser les cœurs qui saignent. Oh, ce n'est pas difficile ! Il suffit de faire comme les enfants qui savent si bien s'inventer des cérémonies secrètes et jouer avec le magie du monde.

Alors là-bas, dans ce village que j'aime tant, hommes, femmes, enfants, venus d'ici ou de plus loin, des dizaines et des dizaines, ont chanté et dansé. Ils ont lu des poèmes. Pour lui, pour eux, pour nous, pour ses proches, pour le monde. Ils ont déposé au fil de l'eau des fleurs, des bateaux en papier, des bougies allumées... parce que les rivières emportent tout au loin, les bougies comme le chagrin. Puis, à la nuit tombée, sous une lune presque pleine, ils ont allumé un grand feu, parce que le feu cicatrise tout et envoie des flammèches vers le ciel toutes chargées des mots que l'on aurait voulu lui dire.

Et vois-tu, moi qui te raconte cela, je n'y étais pas ; et si je t'en parle, c'est parce que on me l'a raconté. Parce qu'une fée (elle se reconnaîtra) me l'a raconté. Et vois-tu, c'est là que surgit un de ces miracles modestes comme on en voit tant pour peu que l'on s'en donne la peine, et qui viennent un peu faire contrepoids à la mort qui vient prendre quand ce n'est pas le moment. C'est que cette soirée, organisée là-bas et à laquelle je n'étais pas, si je te la raconte, c'est parce qu'elle a su créer de ce triste épisode une histoire. Oui, une histoire à raconter. L'histoire d'êtres humains qui se sont réunis autour d'un grand feu, de quelques objets du défunt, de bougies et de brassées de fleurs offertes au courant de la rivière sous une lune gibbeuse, pour honorer et fêter celui que l'on ne croisera plus à la prochaine fête, à la prochaine soirée chez des amis. Une histoire joyeuse et triste à la fois, comme toutes les belles histoires.

Dans l'ensemble du vivant, nous, êtres humains, sommes les seuls à avoir cette capacité à faire de ce que nous ne comprenons pas des histoires, et ainsi réparer le cœur et l'âme des vivants.

Une ombre triste restera comme encre indélébile dans le cœur de beaucoup. Mais qu'elle surgisse et alors chacun de ceux qui l'ont vécu pourront alors se remémorer cette soirée, ainsi que les bons souvenirs passés avec Celui qui n'est plus. Nous ne pouvons éviter la violence de la mort qui prend, mais nous pouvons lui opposer nos amours, notre humanité partagée, notre tendresse, et quelques histoires qui, à défaut de la faire disparaître, l'empêche de prendre toute la place en nos cœurs.

Il était une fois, donc. Il était une fois, des hommes, des femmes, des enfants au cœur triste qui ont confié leur chagrin à une rivière pour qu'elle l'emmène au loin ; transformant les ombres noires en lucioles éclairant l'obscurité...

Les commentaires sont fermés.