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05/08/2015

les enfants du puisatier

cour sous la pluie.JPG

Puisqu'il est question d'eau...

 

Un puits relève de quelques règles pratiques qu’il convient de connaître. Ainsi, la dynamique hydrologique d’un puits consiste t-elle, après s’être connecté à la nappe phréatique, à faire en sorte que cette eau remonte -et demeure- dans le fût du puits. Tout le dispositif consistant à faire remonter l’eau (par le puits d’abord, puis par des seaux ou une pompe) vers la surface. Il s’agit donc d’un mouvement ascendant et toute la dynamique du système est conçue en ce sens.

Si je te parle de puits, c’est parce que j’ai appris une chose pratiquement et métaphoriquement importante. C’est qu’il ne faut jamais tenter de remplir un puits par le haut, par exemple en y faisant se déverser l’eau des gouttières des toits ou les eaux de ruissellement, parce qu’alors, on contrarie tout le système ; entre autre en y faisant tomber des sédiments (sable, terre… ) qui en se déposant, peu à peu, obstruent le puits et lui font perdre progressivement de la profondeur. 

La métaphore est à ce point évidente qu’il n’est peut-être pas la peine de trop insister. Car si vivre et grandir consistent à se connecter à la Source en soi, à en déblayer au fil des jours les sédiments et les boues venues l’obstruer, il convient donc d’être vigilant à ne pas en remettre au fur et à mesure. 

Car la Source a besoin, pour remonter jusqu’à notre conscience, d’un chemin le moins encombré possible. Plus la voie sera dégagée plus elle surgira vivifiante, pure et joyeuse. Elle a donc besoin de vide dans une société qui remplit le moindre interstice, aussi bien physique que psychique. Des milliards d’objets, des milliards d’informations et de stimuli, des contraintes sociales qui ne vont pas souvent dans son sens…

Pour reprendre une expression souvent entendue ces derniers temps, contrairement à ce que nous pensons, l’être humain, par des millions d’années d’entraînement et de disettes, sait beaucoup mieux gérer le trop peu que le trop plein. Gérer le trop peu . il est programmé pour cela, alors que le trop plein… Il faudra un jour donner un nom à cette maladie du trop-plein ; diabète, cholestérol, surpoids en étant des symptômes physiques, anxiété, engourdissement de l’âme et donc de la pulsion de vie, en étant d’autres. 

Ce chemin déblayé en soi, ce lent travail de dégagement et de forage, cet élargissement intérieur, demandent une sorte de décroissance des stimuli reçus. C’est le propre d’ailleurs de toutes les pratiques méditatives et / ou ascétiques. En ce sens, peut-être, et en tout cas pour ceux qui se sentent concernés, c’est un travail majeur que ce curage-là. Le moins étant l’ami du mieux pour ce qui concerne ce genre de choses… Notre vie intérieure est un écosystème incroyablement délicat : sources, berges, rives, sables filtrant, arbres, ruisseaux, forêts, animaux de toutes sortes, clairières, présences… En fait, nous nous remplissons d’une quantité de choses extérieures et finalement inutiles alors que nous sommes déjà emplis d’un monde qui n’attend qu’une chose : que nous le visitions et l’écoutions. 

Nous sommes comme ces puits remplis d’eau de pluie venue des toits et peu à peu obstrués et asséchés par cette manne illusoire. Possible aussi de se dire que cette eau détournée du puits viendra un jour nécessairement jaillir en un autre endroit. Parce que cette source-là est irrépressible. Fondamentalement irrépressible, par rien ni par personne. Elle peut être un temps obstruée, elle rejaillira toujours, parce que c’est son principe même et c’est peut-être ce à quoi, nous commençons très timidement à assister ici et là… La seule chose qui pourrait la mettre en péril étant de la gaspiller ou d'assécher ses environs. 

Nous sommes nos propres sourciers et ensemble nous nous entraidons. Piochons, terrassons, déblayons, nettoyons, polissons, creusons, ôtons, sondons, explorons… En chacun de nous, une Source qui ne demande qu’à jaillir. 

Et puisqu’il est question d’accepter de se désencombrer et de ne plus attendre que le monde extérieur nous remplisse, je voudrais aborder un dernier point : c'est que cette volonté de ne pas recouvrir le puits par au-dessus, concerne aussi l'art et la culture. 

Dans « L’Épuisement » (éditions « Le Temps qu'il Fait), Christian Bobin propose plusieurs réflexions sur le rôle et le travail des artistes dont celle-ci :

« Je crois que c'est ça, un artiste. Je crois que c'est quelqu'un qui a son corps ici et son âme là-bas, et qui cherche à remplir l'espace entre les deux en y jetant la peinture, de l'encre, et même du silence. Dans ce sens, artistes nous le sommes tous, exerçant le même art de vivre avec plus ou moins de talent, je précise : avec plus ou moins d'amour. » 

Mais parfois vient le fait que cet interstice entre corps et âme, n'existe plus. L'âme est là où est le corps. Et inversement. On appelle cela parfois la grâce, ou parfois encore la Présence (Dans le Tarot, c'est l'Etoile). Et cet élan consistant à y jeter pour les réunir de l'encre, des notes de musique, de la peinture disparaît aussi. 

Alors, il se passe une chose terrible et imprévue : l'art et la culture soudain nous encombrent. Nous apparaissent comme un cataplasme sur une jambe de bois, un écran qui vient opacifier et bétonner la merveilleuse vibration du réel advenu, empêcher l'eau du puits de remonter. Seule, peut-être, la musique trouvant grâce à nos yeux, parce que n'étant que pure vibration elle n'est pas encombrée de la question du sens. 

J'ai consacré une bonne part de ma vie à la culture. J'ai vu avec passion des centaines de spectacles et en ait aussi programmé des centaines. Les réponses -et les questions- qu'ils contiennent m'ont guidé, voire même peut-être sauvé la vie de mon âme plus d'une fois. Mais vois-tu, pour une des premières fois de ma vie, tout cela m'encombre, comme si ce que je cherchais et attendais n'était plus là, mais autre part, quelque part dans l'espace creux du puits. Je ne lis plus de romans depuis un moment, ne regarde plus de films, n'ai plus la télévision, et peu à peu me soulage de tout cet empilement référentiel qui m'obscurcit la vue. Pour cette raison, et pour d'autres, ainsi, ai-je décider de changer de métier. 

J'apprends à accepter l'idée que peut-être, toutes les réponses pourraient nous être données ici et maintenant. Oh, pas toutes d'un coup -nous deviendrions fous-, mais au fur et à mesure de ce que nous sommes à même d'intégrer... A la condition de rendre la Source audible et fluide en la désencombrant de ce qui l'entrave... Seule important dès lors notre qualité de présence au monde...

 

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