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22/06/2015

Passé la frontière...

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Gustave Doré - Contes de Perrault

 

Le monde est habité de présences que nous ne percevons pas ; et je ne tenterai pas d’en convaincre qui que ce soit, moi-même il y a encore peu ayant été fort peu sensible à ce genre d’affirmation. Convaincre, donc ; non. Mais laisser à percevoir ou à ressentir ; oui. Même si tu n’appelles pas cela « présences », mais « inspiration, ou « évocations ».

J’écris moins sur ce blog, parce que je suis entré de plein pied en des territoires où, ne serait-ce que témoigner, sans que l’on te prenne pour un dingue, est difficile. Je fais le chemin que j’ai à faire. J’apprends, sans cesse, et ai organisé ma vie autant que faire se peut afin de me rendre disponible à cet apprentissage.

Et puisque j’ai écrit les mots « d’inspiration » et « d’évocation », cela m’amène à parler du conte. Je l’ai déjà dit : les contes (au moins les merveilleux), les mythes et les légendes, sont les survivances au-delà du temps des premiers voyages chamaniques. Un jour, si j’ai le temps et l’envie, écrirai-je un livre à ce sujet avec force démonstration à l’appui. Après chaque voyage du chamane, il est très probable d’imaginer que l’assistance lui demandait de « raconter » ce qu’il avait vu et vécu, et qu’au fil du temps, certains de ces récits se soient cristallisés en des histoires transmises ensuite de générations en générations. Ces histoires sont donc porteuses d’autres choses que ce qu’elles semblent raconter. Parce que, si on les transfère dans une culture chamanique dans laquelle chaque chose à un esprit, ces histoires ne parlent que de ça. S’il était question d’un cerf dans une histoire, par exemple, il ne s’agissait pas que de l’animal mais aussi de « l’esprit » du cerf, de l’esprit de « l’espèce-cerf ». Et les esprits dans ces cultures-là sont des principes agissants (et O combien !) et non de simples vues de l’esprit. Ainsi dans ces contes dits merveilleux, sans que nous ne le sachions vraiment, il n’est question que « d’esprits » et de voyages initiatiques dans lesquels, végétal, animal, minéral, cosmos et humain échangent et interagissent entre eux sur un même niveau de compréhension. C’était en des temps où l’homme inscrivait sa présence dans une cosmologie dans laquelle tout était relié et dans laquelle l’homme remerciait bien plus qu’il ne prenait. Des temps, où l’on savait que l’esprit des êtres et des choses pouvait soigner et où -par exemple- les directions cardinales ou les quatre éléments étaient autant de présences qu’il convenait d’honorer, ne serait-ce que parce qu’ils pouvaient soigner.

Nous avons perdu cela. Nous l’avons remplacé par une autre approche du monde qui a produit de grandes choses bonnes pour le vivant et l’âme, mais aussi des catastrophes sans doute irrémédiables et d’insondables souffrances. Car en perdant la reliance au monde, nous avons découvert la solitude, le mal-être, le doute, la peur et tout est devenu sans signification, si ce n’est celle que notre mental parvient à élaborer. Et cela ne suffit pas, simplement parce que nous sommes bien plus que cela. Perdus, esseulés, coupés de tout, nous sommes entrés dans une spirale infernale basée sur le manque et sur le besoin de s’approprier et de dominer même ce qui n’aurait pas dû l’être. Nous sommes devenus des voraces, des boulimiques de tout, prenant encore et encore sans jamais pouvoir étancher notre faim, devenant une sorte de mutant, certes perfectionné mais dans un manque de paix et d’amour qui nous rend fous (ainsi en va-t-il de tous les monstres !) et nous condamnent à des comportements déments, au vu de la simple logique du vivant…

Par exemple, l’autre jour, suis-je passé dans un centre commercial dans lequel on faisait des travaux et où l’on arrachait des arbustes et des arbres au tractopelle. Et ce qui m’a marqué, ce n’est pas le fait que nous fassions cela (après tout, l’homme a bien aussi le droit d’arranger ses espaces), mais le peu de délicatesse avec laquelle cela était fait. De même pour l’abattage des bêtes. Oui, il est possible de manger de la viande et donc de tuer, mais par pitié, faisons en sorte de le faire avec bienveillance et non à la chaîne dans des conditions proches de la torture. Tout cela n’est rendu possible que par le fait que nous avons perdu cette reliance au vivant. Que nous avons oublié que tout ce qui vit est ontologiquement de même nature et qu’il existe des niveaux de réalité dans lesquels tout cela communique.

On dit souvent à ceux qui tiennent ce genre ce propos : « délires farfelus, rien de prouvable là-dedans ! ». Oui, bien sûr. Mais retournons le raisonnement en affirmant que ce que nous appelons « réalité tangible et ordinaire » -et qui existe bel et bien, n’est peut-être qu’une autre transe qui nous accapare au détriment d’une autre. Nous avons dans cette transe élaboré des outils merveilleux basés sur le raisonnement et la cohérence logique, mais qui ne fonctionnent plus dans d’autres états de transe qui sont pourtant quand on les a expérimentés, tout autant réels que les autres.

Il se trouve, que les contes sont à la charnière de ces mondes. Ils en sont le passage. Et comme tout conteur j’ai longtemps pratiqué, et enseigné, que le conte était avant tout un art de l’évocation. Ce ce que j’élargis aujourd’hui, en affirmant que certes, le conte est bien un art de l’évocation et de la suggestion, mais qu’il est aussi -et avant tout- un art de la convocation.

Qu’est-ce à dire ? Que de par l’origine très probablement chamanique des contes merveilleux, des mythes et des légendes, c’est, qu’à son insu, le conteur convoque en effets des « présences ». Et que, que l’on y croit ou que l’on y croit pas, ces « présences » sont là si le conteur fait bien son travail. Ainsi, la question qu’un conteur devrait se poser, c’est : qu’est-ce que je souhaite convoquer en racontant ? Au-delà de l’évocation, y aurait-il invocation ? Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de faire du conte une nouvelle religion ou un nouveau mysticisme. Le conte se présente sous une forme d’une simplicité quasi miraculeuse et c’est pour cela qu’il touche si facilement : parce que du coup, on ne s’en méfie pas… Il parle le langage de l’âme et du cœur et ainsi, entre-t-il profondément en nous, venant nourrir ce qui a besoin de l’être. Mais en tant que conteur, nous avons une responsabilité : celle de nous interroger sur l’art que nous pratiquons. Et il me paraîtrait inconvenant, qu’à la condition que nous racontions le répertoire dont il est question ici, (il est évident que les problématiques ne sont pas tout à fait les mêmes concernant les contes facétieux ou les récits de vie) nous ne le fassions pas et que nous ne tentions pas, un peu, de pousser nos propres murs pour aller y chercher des significations et des résonances plus profondes.

En tant que conteur du merveilleux qu’est-ce que je contribue à activer ce faisant ? D’où vient parfois cette grâce qui semble saisir toute une assemblée ? Dans quelle généalogie de l’esprit j’inscris les contes que je raconte ?

A ces questions, je répondais il y a peu encore, et entre autre, par Jung, l’inconscient collectif, l’anima et l’animus, etc… Étant maintenant entré de plein pied (et de pleine âme si j’ose dire) dans la Voie du Tambour, je répondrai différemment.

Je dirais qu’en racontant ces récits, le conteur convoque des « présences » qui vivent dorénavant aux lisières de notre monde, après en avoir été chassées plus par désintérêt des uns et des autres que par réelle volonté de s’en débarrasser. Et qu’ainsi, le conteur réactive une union oubliée, replaçant l’auditeur, les histoires, le conteur et ces « présences » en un cercle qui n’aurait jamais dû être défait et dont nous portons en nous la cicatrice inconsolable de la perte.

Le conteur, quoi qu’il en pense exerce donc de fait et tout en l’ignorant une fonction chamanique… Et les récits des premiers temps regorgent d’histoires dans lesquelles il est dit que lorsque les histoires sont bien racontées « elles ont le pouvoir de transformer les bêtes en homme véritable. ». C’est-à-dire d’éveiller en nous notre humanité la plus profonde, en venant réveiller cette connexion à tout ce qui vit et dans tous les mondes explorables. Oui, les histoires ont (sont) des « pouvoirs » (et curieuse civilisation qui a fait de ce terme un synonyme d’emprise sur l’autre, alors qu’il s’agit ici d’un potentiel d’action sur le monde). Pouvoir de réunir ce qui a été défait, pouvoir de guérir (car oui, je le pense, certaines histoires peuvent guérir l’âme tout autant qu’un médicament le fait d’une maladie), pouvoir d’éveiller en nous des savoirs enfouis, pouvoir de faire revenir vers nous et en nous des présences qui nous avons repoussées dans les limbes…

S'impose alors une question :

- Oui, bon d'accord, mais si l'on n'est pas sur la Voie dont tu parles, comment pouvons-on, nous conteurs, envisager ce travail ?

A laquelle une réponse vient en écho :

- O, de façon très simple ! En se questionnant sur la manière avec laquelle nous sommes habités par les personnages et les lieux que nous racontons. Il est dit ici « personnages » et « lieux », mais nous pourrions aussi parler « d'esprits » et « d'esprits de lieux ». Ce n'est pas bien sûr tout à fait la même chose, mais c'est une approche. Par qui et par quoi suis-je habité quand je conte ? Comment vit tout ce monde en moi ? Certains conteurs, à les entendre, sont aussi vides de présences qu'un canyon abandonné, alors qu'il nous semble entendre chez d'autres tout une symphonie chorale dans laquelle semble chanter toutes les âmes du monde. Ceux-là, oui, sont de grands « convocateurs » !

Pour terminer, je vais te raconter une histoire que j’ai vécue moi-même. C’était au cours d’un stage sur la Voie du Tambour au cours d’un rituel que je nommerai « rituel de guérison ». Je ne vais pas entrer dans les détails car certaines choses n’opèrent que dans le mystère du cœur.

En tout cas, j’ai souvent parlé sur ce blog de l’histoire du rabbin de Vienne, racontée par Christiane Singer (tu la trouveras ici ) Je la raconte aussi dans un de mes spectacles. Il y est question d’un vieux rabbin qui, pour soigner le monde et pouvoir mourir tranquillement décide de faire disparaître toute trace de sa souffrance en ce monde. Et pour ce faire, il se rend sur un pont de son sa ville natale sur lequel il retrouve l’enfant qu'il a été, apeuré et molesté presque jusqu’à la mort par des nazis, il y a de cela longtemps. Il le console, le rassure, puis repart avec lui. Et ainsi n’y a-t-il sur cette terre « plus aucune trace de sa souffrance ». C’est une histoire ; une belle histoire (et qui, je crois, est authentique).

Et bien vois-tu, ce travail, je l’ai fait. Presque le même. J’ai rencontré cet enfant apeuré comme si il était aussi réel que le clavier sur lequel j’écris ce texte. C’était un travail où bien des « esprits » étaient présents. Et vois-tu, moi aussi, je suis maintenant guéri de cette blessure-là. Je croyais raconter une belle histoire, alors que je racontais un rituel de guérison. Et cette histoire vois-tu, je ne la raconterai plus jamais pareil, parce maintenant, je sais les présences qu’elle convoque… 

Commentaires

Ton beau texte Dominique résonne avec une exigence intérieure que je ressens de plus en plus nette. Sous ce que toi tu appelles convocation, je nomme ce que j'appelle l'intention. C'est quoi ton intention quand tu contes tel conte ? C'est quoi mon intention quand je pose telle question à telle personne ? C'est sous ce mot là que je me retrouve, comme si l’intention posée et assumée devenait une voie possible pour qu'autre chose se produise, cela "ouvre" juste la porte. Je vais moins loin que toi mais il me semble que c'est quelque chose de proche.
Et oui le travail de développement c'est ramasser les morceaux épars et souffrants de soi (merci Osiris) pour se re-trouver entier, indivisé, individu, individué :)

Écrit par : Frederique | 23/06/2015

en guise de commentaire, j'emprunte les mots d'Elzbieta et les fais miens ... «Le conte, ai-je découvert, demande un état d’abandon des pensées tâtonnantes et l’acceptation du secret qui cherche à émerger.» Elzbieta : « le langage des contes » ed rouergue
cet abandon et cette acceptation du secret me semblent être le chemin vers le merveilleux

Écrit par : causette | 30/06/2015

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