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10/05/2015

En nos forêts intérieures

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Un matin tôt, sortant pour partir au travail, il avait senti pour la première fois l'odeur de pins embaumant l'air. Et le soir en rentrant, il avait été accueilli par des odeurs de tilleul et de lilas exhalant un printemps qui pourtant n'en finissait pas d'arriver. Un peu avant, à à peine deux cents mètres de chez lui, il avait aperçu, juste à l'entrée de la ville, une harde de sangliers traversant la route. 

Ainsi, habitant depuis peu tout près d'une grande forêt, il avait découvert à quel point la présence de celle-ci changeait même la vibration de l'air. Il se sentait protégé par elle, comme si le brouhaha du monde se trouvait filtré par l'imposante frontière végétale qu'elle développait. 

Allant s'y promener, et sentant si fortement cette communauté végétale l'entourant, il s'était rendu compte, imaginant le système racinaire et en apercevant une toute petite partie affleurant au niveau du sol, qu'à bien y réfléchir, on ne marchait pas que dans la forêt, on y marchait aussi dessus. Peu à peu, sentant les racines sous ses pieds, ressentant physiquement l'énergie fulgurante contenue dans les troncs, se perdant en esprit dans les frondaisons en imaginant le soleil capté par les feuilles et toutes cette extraordinaire machinerie nommée photosynthèse, percevant les flux et reflux à l'intérieur des arbres, ces marées de sève montantes et descendantes ; il s'était dit que mieux vaudrait remplacer l'expression "aller marcher dans la forêt" par "aller prendre un bain d'arbres". Et ces bains d'arbres le ressourçaient. 

Il avait grandi dans une civilisation qui lui avait appris les arbres comme de simples morceaux de bois. Tout juste y appréciait-on la possibilité de s'y mettre à l'ombre les jours de grandes chaleurs. Il savait maintenant qu'ils étaient de grands maîtres dans l'art de vivre et des présences attentionnées et respectueuses. Des maîtres en guérison. Il savait aussi qu'une forêt est une extraordinaire communauté, et dans doute un des écosystèmes les plus riches que l'on connaisse. Il avait pris goût, habitant tout près, à s'y rendre la nuit, et c'était un autre monde alors qui se dévoilait. Un royaume caché à quelques mètres de chez nous. Une expérience sensorielle parfois effrayante aux citadins peu habitués que nous sommes ; mais aussi une immersion physique et psychique dans un univers où tout vibre, où tout palpite et où tout parle. Le silence du végétal n'étant qu'une chimère, le paradoxe étant que pour l'entendre, il nous revient de faire silence en nos fors intérieurs. Et il lui plaisait de savoir que "for" et "forêt" avaient, par d'obscures et complexes liens de causalité, la même étymologie. 

Oui, en forêt, tout parle et tout résonne. Là où trop ne perçoivent que des morceaux de bois ou de simples terrains de jeux, la forêt est le lieu de tous les enseignements. Y entrer, c'est entrer dans un territoire qui n'est plus le nôtre de prime abord, mais qui pourtant résonne et échange avec la moindre de nos cellules pour peu que nous fassions paix et silence. Il nous revient d'apprendre à entendre les conciliabules nocturnes des forêts préservées de nous. Il ne faudrait abattre un arbre que contraint et forcé et ne jamais le faire sans son autorisation, car ils sont frères de nous en tant de choses qu'en abattre un revient à s'amputer d'une part de nous que nous méconnaissons mais qui est pourtant là, inscrite au plus profond de nos cellules. 

De toutes ces promenades, de tous ces voyages sur le chemin du Tambour, il avait entre autre chose appris que les arbres, les plantes, les pierres, les sources, la terre, le bois, l'eau, les animaux, le vent... pouvaient avoir sur nous un extraordinaire pouvoir de guérison. Non pas tant par les composés chimiques que l'on peut y trouver, mais par le miracle de leur simple présence. 

Ainsi, savait-il que se connecter à un arbre, s'y connecter vraiment en le touchant d'une partie de notre corps, pouvait nous purifier de l'intérieur, nous ressourcer et nous ré-ancrer pleinement dans l'authentique puissance de notre présence au monde. Il avait appris, par exemple, à nettoyer son cœur lorsqu'il était trop lourd de nuages noirs et épais, en posant sa poitrine contre un arbre.  

C'était là encore un autre merveilleux miracle qu'il avait découvert : le fait que la présence, la simple présence, peut guérir. Non pas la simple existence matérielle d'un être ou d'une chose, mais la qualité d'être de ceux-ci. La présence juste et profonde d'un être humain (il pensait vraiment qu'à un certain niveau d'accomplissement la simple présence d'un homme ou d'une femme pouvait guérir), la présence d'un arbre, d'une forêt... Se connecter au vivant, s'y connecter vraiment, peut avoir valeur curative, car alors nous rejoignons notre matrice originelle, notre monde ontologique, notre énergie fondamentale. 

Vivant là, au plus près de cette matrice énergétique de la grande forêt, poursuivant ses voyages sur le chemin du Tambour, il était entré dans un monde qui exigeait de lui de se mettre en situation de pouvoir recevoir les merveilles qui lui étaient offertes. Il était donc dans ce travail de nettoyage, presque d'ascèse. Il nettoyait ses filtres, ses prismes et ses antennes -atome par atome, cellule par cellule- ; sachant qu'à un moment, les mots pour dire tout cela deviendraient peut-être difficiles à trouver. Alors, sans doute, la simple présence prendrait le relais. 

Les arbres étaient devenus pour lui comme des membres de sa famille. Il savait aussi qu'il était sur un chemin de guérisseur dont les modalités lui étaient dispensées mois après mois. Une sorte de médecine holistique visant à reconnecter chacun à sa source profonde. Et pour l'heure, il faisait ce travail sur lui-même... 

 

Commentaires

Adolescente, je me suis énormément réfugiée dans la forêt...pour consoler mes peines...et je j'y retourne régulièrement (avec plus de sérénité) aujourd'hui...
Les arbres vous guérissent, c'est vrai...
Merci pour ton article !
Amitiés.

Écrit par : La Licorne | 14/05/2015

Tu donnes là un beau témoignage de ce qui nous relie aux arbres et qui est plus grand et plus fort que ce qu'on peut imaginer. Heureux celui qui sait capter leur silencieux langage et se connecter à leur vibration, qui est la nôtre aussi, puisque nous sommes, comme eux, le vivant.

Écrit par : Patricia Gaillard | 21/05/2015

Quel plaisir de trouver dans ces lignes, ordonnés dans vos mots, "mes" éprouvés - bien qu'évidemment ce ne soient pas les mêmes, chacun est singulier

Seulement je me sens moins étrange, moins étrangère.

Finalement venir lire là est pour moi comme boire à une source de fraternité... ça fait du bien !

Merci !

Écrit par : Flore | 24/05/2015

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