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09/03/2015

Ensourçons-nous !

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Il existe de par le monde des lieux préservés de l’omniprésence humaine et qui par là-même conservent intact le pouvoir sur nos corps et nos âmes.

Pour celui dont je parle, il faut d’abord prendre la route remontant vers le haut de la combe, puis prendre un chemin un peu pierreux qui descend vers le creux d’un vallon où coule un ruisseau. Il a tellement plu que le sentier est lui-même devenu petit ruisseau et il convient de prendre garde où l’on pose les pieds. Parvenu en bas, il faut passer le ruisseau à guet et remonter sur l’autre versant par un chemin pratiquement pas emprunté l’hiver et rendu glissant sous les pieds à force de pluies répétées. Très vite, les chaussures chargées de glaise deviennent elles-mêmes de redoutables surfaces glissantes qui, plus d’une fois, peuvent te faire tomber à terre. Il faut donc marcher, à flanc de pentes, bordé à droite par des arbustes dont beaucoup de genévriers aux redoutables piquants, et à gauche par la petite vallée en contrebas. Jusqu’à parvenir en un lieu coupé par un ruisseau tempétueux en cette saison, coulant dru en cette fin d’hiver, descendant du haut de la colline et venant de ta droite. Un lieu empreint de vieux arbres recouverts de mousse presque en totalité, un lieu loin du monde des hommes. Et si tu baisses la tête, alors tu vois à perte de vue des jonquilles, certaines non écloses, d’autres flamboyantes de leur jaune éclatant.

Il y a le bruit de l’eau qui coule, vive et joyeuse, le jaune des jonquilles, le vert de la mousse, le sombre de la boue sous les pieds, le foncé des quelques ronces, le léger souffle du vent sur ta peau. Tu t’approches du ruisseau, t’enivres de son chant, deviens alors eau qui coule, bois qui pourrit, arbre qui pousse les pieds dans l’eau. Et une voix en toi sait alors que tu es arrivé en un lieu important de ta vie.

Tu n’y es pas venu tout seul. Sans l’Emerveillée en ses Terres qui connait le moindre vallon, le moindre sentier presqu’un invisible, tu n’aurais jamais pu trouver l’endroit. Elle et toi, ramassez quelques jonquilles –juste ce qu’il faut et après avoir demandé et remercier- et puis elle te dit :

- Tu sais la source n’est pas loin, elle est juste un peu plus haut !

De là où tu es, tu ne vois rien, juste des buissons d’épines qui semblent infranchissables. Tu es fatigué, ton corps de sédentaire en bureau n’a pas encore retrouvé son régime de croisière. Tu es encore encrassé comme un vieux moteur qui n’a pas tourné depuis longtemps. A quatre pattes, vous y allez. Prenant garde à vous tenir où vous pouvez ; branches, petits troncs, pierres affleurant, afin de ne pas glisser vers le bas. Pas à pas, vous remontez le long de la paroi. Il n’y a plus de chemins sinon celui du ruisseau qui coule et qu’il suffit de suivre. Et puis vous arrivez.

Il y a un curieux empilement pierreux de plusieurs mètres de haut coloré de vert par l’humidité ambiante, protégé à sa base -comme enchâssé, d’arbustes et de ronces ; et, au pied de celui-ci, vous la trouvez. Affleurant, remontant des profondeurs de la terre, formant comme une sorte de petite cuvette à la surface parfaitement plane, puis débordant et coulant jaillissante vers le bas, impétueuse, toujours emportée, contournant les obstacles, les érodant si besoin, inépuisable.

Tu y trempes tes mains et c’est comme une bénédiction. Parce qu’une source est le lieu de tous les commencements et de tous les jaillissements. Ce qui surgit ici des profondeurs de la terre est pur, filtré, épuré ; en sort après un long voyage invisible à nos yeux. Une source a à voir avec l’originel, l’inaltéré, la puissance du sauvage. Une source est le commencement d’un monde que rien n'a encore entravé. Elle est un élan de la vie vers elle-même, partant des hauteurs et irriguant et nourrissant ce qu’elle trouvera sur son passage.

Nous sommes tous, peu ou prou, à la recherche de nos sources intérieures. Cet inaltéré inépuisable dont nous avons pleinement besoin pour nous sentir vivants. Trouve la source en toi et le reste coulera comme rivière ou fleuve. Trouve en toi l’inaccessible source, traverse les buissons de ronces, visite et revisite tes espaces intérieurs les plus sauvages, les moins abîmés par le pire de notre monde, et alors tu trouveras un nouveau commencement.

Pour ce faire, tu devras quitter bien des choses et plus d’une fois tu ressentiras un sentiment de perte. Mais il faut perdre pour trouver, s’abandonner pour être habité, ouvrir la main pour pouvoir saisir autre chose. L’eau qui coule ne peut par tes mains être prise. Tout juste peut-elle te caresser, te rafraîchir et ouvrir en toi quelques chemins de ruisseaux par lesquels la lumière entrera. Elle ensemencera tes terreaux les plus pauvres, emportera au loin ce qui n’a plus raison ou force de rester.

Il existe certains lieux, rares, qui agissent sur nous comme cathédrales sur l’esprit. Nous pouvons être mis au monde par la magie d’un lieu et ainsi, en une vie, pouvons-nous naître plusieurs fois. Parfois, un arbre, une clairière, un ruisseau, une lumière sur le couchant, un souffle de vent, un battement de tambour, le vol silencieux d’une chouette, peuvent nous ouvrir au monde comme fenêtres sur le vent. Nous sommes alors traversés, emplis et habités de la présence du monde, nous qui ne sommes remplis le reste du temps que de nous-mêmes et du fatras du monde ; et alors, alors seulement, sommes-nous enfin présents à la magie de celui-ci.

Un être qui connait quelques-uns de ces lieux qui ensemencent en nous des graines de chants de terre et d’étoiles dispose d’un trésor à nul autre pareil.

Dans les contes merveilleux, les sources sont les lieux de tous les sortilèges et de tous les enchantements. Elles sont des lieux d’initiation en relation avec le surnaturel ou, plus simplement, avec le naturel quand il revêt son vrai visage.

Lu cet après-midi un conte allemand intitulé : « La petite couronne du serpent » (c’est dans un livre qu’inexplicablement je ne connaissais pas qui s’appelle « le Livre des Contes » de Ludwig Bechstein aux éditions José Corti ; c’est le pendant des recueils des frères Grimm et on y trouve de pures merveilles). On y voit une jeune servante fille de ferme qui tous les jours va traire une vache avec laquelle elle a une si belle relation que celle-ci lui lèche les mains quand elle la voit. A chaque traite, un petit serpent portant couronne sur la tête sort du mur de l’étable pour venir boire quelques gouttes de lait que la servante lui dépose dans une coupelle. Le propriétaire découvrant le manège, congédie la servante qui, avant de partir définitivement, vient faire un dernier adieu à la vache et au serpent qui dépose alors dans sa main la couronne qu’il avait sur la tête lui expliquant qu’elle porte chance. Et bien sûr que la servante deviendra princesse… Et le serpent, lui, ira à un autre endroit car la chance donnée aux cœurs purs se doit de se trouver partout.

J’ai eu envie de parler de cette histoire, parce que je crois que la figure de la couleuvre nichant près d’une source est assez fréquente, et que l’esprit des sources et des rivières est souvent représenté par un reptile. Ils sont du monde de l’humide, de la terre, tout autant que de la terre sèche et des pierres ; et j’aime à penser que qui trouve sa source –au propre comme au figuré- est alors dépositaire d’une force et d’une magie qui lui offrent bien des chances ; parce qu’il porte alors en lui l’inaltéré du vivant. Qui trouve sa source trouve sa chance ou pour le moins, un nouvel élixir, un nouvel essentiel qui ne demande qu'à s'accomplir.

Alors oui, ensourçons-nous. Marchons de par le monde jusqu’à trouver notre source, le lieu d’une nouvelle naissance. Parcourons nos territoires intérieurs et en nous, trouvons les sources vives, là où vivent les serpents couronnés…

PS : L’étymologie de "ressourcer" selon le Littré est intéressante, la voici : "Bourg. resorse ; ital. risorsa. Substantif de l'ancien verbe resourdre, dont le participe passé était ressours, ressourse, se relever, surgir de nouveau, du lat. resurgere, de re, et surgere, se lever, surgir (voy. SOURDRE et SURGIR). La ressource est proprement une seconde ou dernière source, une chose qui relève, un moyen qui fait sortir d'embarras."

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