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20/02/2015

Guérisseur d'âme

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Il y a quelques temps, j’ai conté dans une maison de retraite médicalisée. C’était une première ; et pour le lieu, et pour l’animatrice, et pour les résidents, et pour moi. Des personnes pour certaines bien malades et l’idée que n’étaient présents en cette salle d’activité que les plus valides laissent interrogatifs sur les autres.

En ces lieux, les personnes –sauf certaines encore mobiles- ne s’installent pas ; on les installe, et le public présent l’avait été par une personne peu formée qui de toute évidence ne s’était pas posé la question de savoir ceux qui étaient aptes à vivre un tel moment et les autres. Les cinq premières minutes furent donc un peu chaotiques, l’animatrice se voyant obligée de « sortir » les résidents dont le comportement était peu compatible avec une contée : il y avait celle qui chantait du Piaf à tue-tête, celle qui ne pouvait rester à la même place plus de trente secondes, celle qui applaudissait sans cesse (et qui est restée, l’animatrice lui retenant gentiment les mains)… D’autres sont restés malgré leur peu d’intérêt pour le dehors, telle cette petite femme semblant noyée dans un immense fauteuil rembourré qu’elle ne doit pratiquement jamais quitté, ayant perdu une certaine conscience d’elle-même, laissant ses jambes en quelque sorte glisser au-delà de la robe, laissant apparaître le haut de ses cuisses, semblant dormir et se « réveillant » régulièrement juste pour dire :

-J’en ai marre, mais qu’est-ce que j’en ai marre !

J’avais choisi de raconter des histoires d’amour. Débuts un peu flottants donc, et puis, peu  à peu, le cercle qui se forme, la Parole qui englobe, et puis ce qu’il faut bien appeler la grâce, le miracle. Quarante minutes d’une profondeur silencieuse extraordinaire. Je le sais maintenant :  les conteurs se doivent de parler à l’âme. Les contes parlent le langage de l’âme. Et puisque conte et chamanisme sont frères d’âme, je sais maintenant conter d’un lieu qui n’est plus le même qu’avant et qui touche de fait d’autres contrées intérieures chez celui qui écoute.

Oui, un moment de pure grâce et à la fin, des personnes venant me voir les yeux brillant de reconnaissance, et puis l’animatrice qui me dit, chamboulée par ce à quoi elle venait d’assister, et me montrant une femme exsangue pesant tout au plus une quarantaine de kilos et semblant ne plus rien percevoir du monde :

- Vous voyez cette personne ? Et bien d’habitude, elle est atteinte d’hyper activité ; elle ne peut retenir ses gestes qui partent dans tous les sens et empêcher son corps de s’agiter. Et bien voyez-vous, elle n’a pas bougé pendant toutes la contée, et personne ici, ne l’a jamais vue comme cela !

Et ému et touché, je me suis dit alors que oui, jusqu’à un certain point (sans pouvoir préciser lequel), une part de notre âme restait intacte malgré la dégradation des facultés cognitives et que c’était à cette part inaltérable de la personne que nous nous devions nous adresser. Et que cela était valable aussi pour les personnes valides. Nous nous devons en tant que conteurs et artistes nous adresser à l’âme parce que là est la source de notre capacité à vivre pleinement ce qui nous est offert. Et nous ne pouvons le faire que si notre cœur est ouvert et que si nous avons appris à cultiver en nous-mêmes cette présence mystérieuse qui « fait vivre quelque chose » qui autrement se tait.

Ce blog se fait en ce moment un peu discret, parce que je vis une période de profonde métamorphose pour laquelle, comme je l’écris dans le texte précédent, je n’ai pas encore trouvé les mots. Disons que je suis maintenant en un espace nouveau qui n’a plus rien à voir avec le précédent et que ma vie est en train de prendre une tournure que je n’aurais pu envisager il y a encore quelques mois, indépendamment de ce qui s’est passé cet été.

Oui, j’ai fait le choix en tant que conteur dorénavant de ne travailler que sur cet espace de l’âme et du cœur avec toutes les exigences et les renoncements que cela implique. Mais quand ce quelque chose de rare se passe, c’est d’une beauté qui d’un seul coup vient guérir, même pour un temps, les êtres les plus blessés. Nous vivons dans une époque qui réussit de grandes choses mais qui a rendu les âmes malades et, par voie de conséquence parfois les corps. C’est de cela que je veux maintenant m’occuper. Le conte, comme les mains, comme le Tarot, comme la Parole, sont des outils de guérison de l’âme et du Cœur. Et c’est en cet espace, dorénavant, que je réside…

Commentaires

merci !... j'ai sûrement un peu d'âme, car ça me parle bien !

Écrit par : mathias | 20/02/2015

Touchée.... par les mots et l'expérience que tu racontes.
Tu cultives à merveille les plantes du langage... tu reboises l’âme humaine :) Il reste en tout homme une étincelle d’humanité, non pas un morceau d’âme je crois mais l’âme toute entière, infiniment petite quand on s’empêche de vivre, infiniment grande quand on prend soin de la vie en soi. L'âme ne meurt jamais et je crois que c'est elle qui nous permet quand on meurt sans avoir consumé sa vie de vivre en une fraction de seconde la complétude d’une vie, comme s'il fallait absolument que l’incarnation ne puisse être vaine, comme si ces fractions de seconde permettaient de recharger en énergie l'âme pour aller dans un prochain voyage. Comme les plantes à bulbes qui reconstituent leur stocke d’énergie par les feuilles après la floraison pour pouvoir dormir un hiver et refleurir ensuite.
Et je crois que le conte, ton conte ai-je envie de croire, a permis à ces personnes de se reconnecter à leur part d'humanité, à ce qui nous unit et se moque bien de nos enveloppes charnelles. De se reconnecter, d'avancer dans leur voyage de vie vers l'essentiel.

Écrit par : Frederique | 20/02/2015

merci vous êtes un exemple de générosité que je trouve fort répandu en cette période de crise
avez vous trouvé un logement...

Écrit par : rachel | 21/02/2015

Les maisons de retraite, on y fait des rencontres à la fois terribles et magnifiques.

Écrit par : Bonheur du Jour | 21/02/2015

Comme à la marelle j'ai sauté de blog en blog pour arriver chez vous.
Je suis arrivée où il fallait, il n'y a pas de hasard.

Écrit par : Ismérie | 27/02/2015

Il y a des expériences qui "content" et qu'on n'oublie pas... :-)
merci pour ce beau témoignage...

Écrit par : La Licorne | 04/03/2015

Les commentaires sont fermés.