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25/08/2014

Vers quelles lueurs ?

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Saint Michel terrassant le dragon

 

Ce week-end, aidé d'amis et de mes enfants, j'ai fait mes cartons. 7 ans de vie rangés dans des boites, des étagères qui se vident, des pièces qui deviennent un désert à nouveau à remplir. Des pleins qui deviennent vides, l'amour, des rêves, des projets, un futur ; qui en quelques heures disparaissent à jamais. Toutes ces choses qui meurent à soi, cette présence si pleine de l'autre que l'on chérit encore et qui s'éloigne inexorablement, malgré le chagrin et la colère qui commence à monter ; cet éphémère de l'autre et de nos vies. Il reste des souvenirs, puis une lointaine mémoire et puis un jour : plus rien.

De cette nuit de l'âme que je me dois de traverser, de tout ce plein de vie et d'amour qui en un instant devient vide envers et contre soi, naît un espace matriciel à partir duquel renaître. Ce vide peut t'aspirer et t'engloutir dans des tourbillons de chagrin, de ressentiment, de reproches à soi-même et au monde. Il peut aussi -enfin- te faire naître à toi-même.

Ce espace vide, imposé à toi par une décision que tu ne parviens pas encore à comprendre t'impose à vivre, et avant de vivre : à naître.

Je ne sais pas encore vers quelle renaissance cette épreuve me dirige, vers quel nouvel accomplissement j'ai mis le cap ; mais je sais que je dois tout faire pour faire en sorte que la grandeur qui m'attend soit à hauteur proportionnelle de la souffrance de la blessure reçue.

Il m'arrive quelque chose que mes cauchemars les plus fous n'avaient pas envisagé : mon amour ne m'aime plus et a rompu dans une brutalité qui -j'ose le croire- ne lui ressemble même pas. Après la sidération, le déni et une souffrance émotionnelle terrible : la colère. Après la colère viendra l'acceptation (je me refuse à l'étape du marchandage : c'est déjà fait et sans succès ; et je refuse par principe l'étape « dépression »).

J'ai donc décidé d'affronter cette traversée et de faire de ce choc sans nom une quête vers un nouveau moi-même enfin libre et accompli. Tel le héros du conte se mettant en marche, je suis prêt à combattre les chimères et à traverser les forêts les plus sombres. Je ne suis pas seul et j'ai des alliés : mes amis, mes enfants, ma famille, la méditation et ces guides rencontrés au long de mes « voyages ».

A ce propos, il ne m'échappe pas que ce séisme survienne à un moment où la pratique chamanique m'orientait vers de nouvelles missions en me faisant découvrir des potentiels que je ne me soupçonnais pas. Oui, comme je l'ai entendu tant de fois récemment, et même avant ce jour fatidique : « le temps est venu que tu deviennes ce que tu es vraiment ».

Je sais qu'il y a et qu'il y aura des larmes, des nuits blanches et des bouffées d'angoisse à devenir fou. Je sais qu'il y aura du doute, des peurs, des renoncements, des reniements. Je sais aussi qu'au bout de la quête et de cette traversée des ténèbres de l'âme, il y aura la lumière et un nouvel accomplissement. J'essaie de prendre exemple sur les héros de conte : est héros est celui qui ne se dérobe pas à ce qu'il a à vivre. J'ai peur et je tremble, c'est le moins que je puisse dire, mais je préfère encore cette matrice cruelle vers de nouveaux possibles qu'une plongée dans les eaux noires de la dépression et la paralysie mortifère.

L'âme se joue de nos états... d'âme. Elle est au-delà. Errants depuis la nuit des temps, nous cherchons confusément notre Graal. Nous nous épuisons à remonter à la Source, à notre feu intérieur, tels les saumons remontant les rivières. C'est la quête légendaire de chacun d'entre nous : retrouver la Source et naître enfin à soi, au monde et à l'Esprit, au risque d'affronter des dragons avec pour seule arme un canif. Nous sommes pourtant plus grands et plus forts que tout ce que nous imaginons à partir du moment où nous acceptons de l'être et de nous en remettre, parfois, aux forces de la Vie. Elles peuvent nous broyer tout autant que nous porter vers des hauteurs inimaginables.

« Peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui attendent seulement de nous voir un jour beaux et vaillants. Peut-être tout l'effroyable est-il, au plus profond, ce qui, privé de secours, veut que nous le secourions. » écrit Rilke dans « Lettres à un Jeune Poète ».

Un midi d'un mois d'août, un Dragon en un souffle, a brûlé l'homme que je croyais être. Au milieu de ces cendres illuminées de quelques braises, demeure un diamant couleur rubis : ce diamant je me dois de le polir et de le nettoyer de tous les chagrins et de toutes les peurs. Cela impose, une vigilance et une attention constante à tous les signes pouvant éclairer sur ce qui est en train de naître.

Il y a un peu plus de sept ans maintenant, j'avais écrit un spectacle de contes intitulé « Un vœu dans la Forêt Profonde » qui, -je l'ai compris bien après- fut la matrice fictionnelle de ma rencontre avec celle qui fut « la Dame ». Dans cette forêt, je retourne. Elle est maintenant plus dense et plus richement peuplée. Des démons, dragons et fantômes y errent. Mais je sais aussi maintenant y trouver en certains endroits, de grands sages emplis d'amour et des fées à la présence guérisseuse veillant sur moi.

Dans le Tarot, après l'Arcane sans Nom, il y a Tempérance. Tempérance est un ange, et ce que dit le Tarot, c'est que tu ne peux te présenter devant elle qu'après avoir fait ce voyage d'ascèse, de nettoyage, de terres brûlées et de remises en causes imposées par l'arcane qui la précède.

Aujourd'hui, la traversée des ténèbres comme une ultime ascèse ; demain la rencontre avec l'ange.

Je tente de déposer l'armure, et nu malgré les peurs, les doutes, la souffrance et le froid ; j'avance...

Et je te raconterai.

Non pas par complaisance ; mais parce que je suis dépositaire d'une foi qui me dit que toute quête et toute épreuve ne sont pas que les siennes, mais qu'elle peuvent résonner avec le cœur et l'âme de chacun d'entre nous, créant ainsi une immense légende qu'il importe alors de consigner pour enseigner ceux à venir...

 

 

Commentaires

Je te lis, et je souris de ma méprise du XVIII lu comme un XVII. Pas pas si loin en fait. Je pense aussi à Henri Bauchau, dont je lis actuellement L'enfant rieur. il raconte toutes les années qu'il lui a fallu pour retrouver l'enfant rieur en lui. Il plonge dans les ombres de sa vie pour cela...
Je pense à Rilke aussi que tu cites et qui exhorte à écrire si on ne peut vivre sans, comme une ascèse : "Entrez en vous-même, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s'il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s'il vous était défendu d'écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l'heure la plus silencieuse de votre nuit : " Suis-je vraiment contraint d'écrire ? " Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : " Je dois ", alors construisez votre vie selon cette nécessité. Votre vie, jusque dans son heure la plus indifférente, la plus vide, doit devenir signe et témoin d'une telle poussée. Alors approchez de la nature. Essayez de dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez."

Tu fais œuvre, Dominique, et les larmes d'émotion me montent aux yeux.

Écrit par : Frédérique | 25/08/2014

Je ne rencontre pas de mots... beaucoup d'émotion en te lisant.
Je vois de la force, de la sagesse et une douleur domptée:
La clé qui ouvre la petite porte de l'espoir de vie est là.
"Ce espace vide, imposé à toi par une décision que tu ne parviens pas encore à comprendre t'impose à vivre, et avant de vivre : à naître."
Les yeux humides aussi.

Écrit par : Françoise | 25/08/2014

Mais où vas-tu chercher un tel discernement, une telle force ? La souffrance, l'incompréhension, le chagrin, tu les apprivoiseras. Le texte du 20/08 a trouvé écho en moi.

Écrit par : Bérangère | 26/08/2014

J'ai vu un jour ce qu'on ne voit jamais. J'ai vu quelqu'un mourir d'amour. C'était dans un café, un automne à Paris.
La jeune femme qui me parlait venait d'être abandonnée par un homme au cœur d'or. Ils avaient partagé le pain de dix années entières. Il l'a quittée comme on cesse de lire un livre, gagné en une seconde par un sommeil analphabète. Un geste avait suffi que rien n'annonçait et cette jeune femme s'était découverte aussi vaine qu'un livre jeté sur le parquet d'une chambre. Depuis elle allait comme un fantôme dans les rues surpeuplées de visages inutiles. Le couteau de la séparation s'était enfoncé dans son cœur et le manche en bougeait à chaque respiration. Elle ne maudissait ni ne geignait. Elle cherchait à comprendre ce que même les anges, affolés autour d'elle comme des abeilles ayant perdu le chemin de la ruche, ne pouvaient comprendre. Elle ne savait plus que parler de son ami, aucun mot n'étant trop beau pour dire sa grandeur et son intelligence. Il était dans sa parole comme la neige en plein été, quand il semble qu'une telle magie blanche ne reviendra plus. Le monde où nous vivons est enchanté par l'amour et sans cet enchantement nous n'y séjournerions pas une seconde. Nous sommes jetés dès notre naissance dans un réduit où nous ne pourrions que dépérir, s'il n'y avait la lucarne du cœur donnant sur le ciel. Il n'y a que le cœur de réel dans cette vie, alors pourquoi nous entêtons-nous à rêver d'autre chose? Les vagues sentimentalités par lesquelles les gens se réchauffent les uns aux autres sont comme les brindilles qui servent à allumer un feu: cela brûle et meurt aussitôt. La flambée qui donnait aux visages de cette femme et de son ami le rouge et or d'une peinture de Georges de La Tour se nourrissait d'un aliment bien plus beau. Dieu se promenait émerveillé dans leurs paroles comme un paysan dans son champ. Si Dieu n'est pas dans nos histoires d'amour, alors nos histoires ternissent, s'effritent et s'effondrent. Il n'est pas essentiel que Dieu soit nommé. Il n'est même pas indispensable que son nom soit connu de ceux qui s'aiment: il suffit qu'ils se soient rencontrés dans le ciel, sur cette terre. Cette femme avait connu cette grâce, et cette grâce lui était retirée. Dans un café où je l'écoutais ce jour-là, elle parlait du ciel et de son ami, de leur fuite commune, et sa parole était comme deux mains plaquées contre une plaie par où la lumière giclait à flots. La salle où nous étions assis était atroce de même que la ville alentour, énervée et bruyante -comme si on avait mis une musique criarde dans une chambre d'agonie. Si nous ne respirons plus dans le ciel, alors nous suffoquons dans le néant: c'est aussi simple et net.

Christian Bobin

Le livre s'appelle "Ressusciter"...

Écrit par : La Licorne | 27/08/2014

Merci à toi Dominique pour ton écriture, merci à vous qui commentez densément et sensiblement ...

Écrit par : amiedesmots | 31/08/2014

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