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07/07/2014

Les petites blessures ravageuses

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Enfant entre deux homards - National Geographic 1915

 

Trop souvent, nous pensons que ce qui fut déterminant dans notre construction personnelle ne furent que les grands événements répertoriés comme tels : les divorces, la violence parentale, un deuil, un abandon, un accident, une maladie grave… Et bien loin de moi l’idée de minimiser ces tsunamis émotionnels qui peuvent réduire en cendres le (ou la) plus solide d'entre nous.

Toutefois, j’ai pris conscience il y a peu qu’à côté de ces pics de dévastation existaient ce qu’il serait possible d’appeler des « petites blessures ravageuses » dont les conséquences peuvent être dévastatrices. O, rien de spectaculaire, souvent même rien de mémorisé, rien qui ne fasse souche consciemment ; mais quelque chose de plus insidieux, de plus banal et tout autant dangereux, parce que, justement, l’événement en question n’a pas été enregistré comme tel.

Deux me sont remontés récemment. Je ne les avais pas oubliés, ni refoulés, mais j’en avais toujours méconnu leur puissance d’impact.

Ainsi vers mes deux ans –je m’en souviens très bien- étais-je dans le salon chez mes parents. Ma mère faisait du repassage quand mon père l’a appelée au téléphone (je m’en souviens parce qu’après l’incident que je vais relater, elle a dit : « écoute je te laisse, il y a Dominique qui vient de se faire mal ». Il y avait donc la table de repassage avec le fer posé à droite. Pour atteindre le fer je me souviens avoir été obligé de tendre mes bras à la verticale (et vu que ma mère est elle-même très petite, je devais donc être très jeune !). Je me souviens avoir voulu l’aider, innocemment, pendant qu’elle téléphonait et j’ai donc voulu me saisir du fer à repasser, qui bien sûr, lourd comme il était et dans la position de déséquilibre dans laquelle je me trouvais, m’est tombé, brûlant, sur la tête me provoquant une brûlure au deuxième degré sur le front.

Rien de grave, juste quelques larmes et de la peur. Mais j’ai réalisé que ce jour-là, j’ai perdu de ma capacité d’exploration. Le monde devenait dangereux et derrière toute tentative un peu risquée rôdait la douleur et la souffrance… Et je sais que de ce jour, je suis devenu physiquement très pleutre, toujours apeuré, trop précautionneux ; et que plus tard j’ai transmis cette peur-là à mes enfants. « Attention, tu vas tomber. Attention, tu vas te faire mal, etc… »

Presque rien donc, mais la part de moi aventureuse qui s’est d’un coup envolée. Du coup, je me suis rabattu sur les activités plus psychiques, plus intérieures et il m’a fallu être bien avancé dans ma vie d’adulte pour découvrir le plaisir de faire des choses physiques avec mon corps : grimper, sauter, courir, danser… au risque de tomber.

Juste quelques larmes sur le coup, mais un morceau de moi, terré, apeuré pour longtemps, et des centaines d’expériences que du coup je n’ai pas faites…

Et puis, soir-là. Je devais avoir dans le même âge, trois ans peut-être (j’ai des repaires parce que mes parents n’étaient pas encore séparés). Il y avait autour de la table du salon mes parents et ma grand-mère maternelle, veuve depuis peu (je ne sais où était mon frère, peut-être dormait-il). C’était le début du dîner et tout était tranquille, quand mon père est arrivé tenant dans sa main droite une bouteille de Perrier et dans l’autre un décapsuleur. Pour jouer, il a frappé une petite séquence rythmique avec le décapsuleur sur la bouteille, mais, sur la dernière note, la bouteille a… explosé ! Projetant dans mon front des éclats de verre…

Je me souviens du départ en urgence chez le médecin de famille dans la Juva 4 grise familiale. Je me souviens qu’il faisait nuit, que je pleurais pendant qu’il me faisait des points de suture. Je me souviens qu’un des adultes (je n’arrive pas à me souvenir duquel) est à un moment tombé dans les pommes… Je me souviens de la tension entre eux et du médecin qui essayait de réguler tout ça…

Juste une bouteille explosant, mais d’un seul coup, la vie qui devenait dangereuse, lourde derrière son apparente légèreté, sombre, potentiellement tragique… Alors je suis devenu inquiet, mon attention toujours tournée vers le pire possible (et vu ce qui devait arriver quelques mois plus tard, je n’avais d’ailleurs pas tout faux !). Et là encore, mon essence vitale qui s’est recroquevillée sur elle-même, et la peur qui est devenue une compagne omniprésente…

Oui, parfois, il suffit de peu, de presque rien ; juste quelques petites blessures ravageuses, pour nous faire perdre quelques pans de notre âme. A nous, un jour, de se mettre en route pour aller les retrouver et ainsi renouer avec notre énergie première, joueuse, confiante et joyeuse !

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