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26/06/2014

à âmes perdues

tree of jeese the salzburg missal.jpg

"Tree of Jesse" - The Salzsburg Missal

 

 

Dans la pratique chamanique, il existe un type d’intervention de soin généralement dénommé « recouvrement d’âme ».

Ce soin (ou plus justement cette « réparation ») part du principe qu’à l’occasion de divers traumatismes (deuil, opération, stress post-traumatique, fausse couche, séparation…) des morceaux d’âme (« âme » au sens de notre essence vitale) quittent la personne souffrante pour aller se protéger dans la réalité « non ordinaire ». Le rôle du chamane intervenant consistant alors à aller rechercher ces morceaux d’âmes perdus pour les réintégrer dans la personne et rétablir son intégrité.

Cette « perte d’âme’ », et le morcellement intérieur qui s’en suit, sont considérés comme représentatifs des troubles majeurs les plus fréquents. En psychiatrie on appelle ce type de symptôme une dissociation, l’optique freudienne disant que cette partie de la psyché inaccessible à la conscience a été repoussée dans l’inconscient individuel (là, je cite un psychiatre).

Les chamanes sont donc de grands réparateurs d’âmes, et peu importe ce que l’on en pense, l’important est que ça marche, et… ça marche !

Le plus troublant, est que les symptômes de cette perte d’âme sont décrits par les chamanes comme essentiellement : « le fait d’être insatisfait, de consommer aveuglément pour chercher un remplir un vide ». Avec des mots plus occidentaux, des symptômes de dépression chronique, de sentiment de faiblesse et de disharmonie, d’insatisfaction chronique, de vulnérabilité physique -entre autre face aux maladies virales- de sentiment de vide existentiel, d’ennui, d’impression de vivre en dehors de son corps physique, de difficulté à se concentrer, de vie émotionnelle émoussée, d’impossibilité de se rappeler ses rêves, d’addictions diverses… (Liste proposée par le chamane Laurent Huguelit in « Le Chamanisme » par Audrey Mouge - éditions de la Martinière). C’est-à-dire, très exactement, les caractéristiques les plus fréquentes de notre époque et de notre civilisation !

Dire que nous vivons dans une société qui a perdu son âme dès lors parait tout à fait justifié… Etant à noter qu’en général, après un recouvrement d’âme, le patient va dans sa vie vouloir faire des choses nouvelles, expérimenter, ne plus supporter certaines choses qu’il faisait avant par ennui ou obligation, vouloir vivre de nouvelles aventures, être plus exigeant quant à la question de son accomplissement, faire preuve d’une énergie qu’il ne se connaissait pas… En un mot, faire preuve d’une vitalité qu’il avait perdue. Normal : son âme, reconstituée en partie ou en totalité, a besoin d’être nourrie et exige que l’on s’occupe d’elle !

Il y a peu, j’aurais écrit tout cela sous forme de métaphore. J’ai appris depuis peu que ce n’était plus nécessaire. Oui, nous vivons une période qui a perdu son âme, et nous en sommes tous atteints. Le paradis perdu, ce sentiment si fréquemment ressenti, étant tout simplement cette nostalgie de l’âme entière, et du sentiment d’intégrité qu’elle procure et de parfaite osmose avec le monde.

Nous avons l’impérieuse nécessité de retrouver en nous la source perdue pour reconstituer notre énergie psychique altérée, épuisée, exsangue, apeurée… Notre âme est malade à force d’être niée, reniée, éclatée, mal nourrie…

Dans les derniers mois de sa vie, Pina Bausch disait ceci : « Longtemps, j'ai pensé que le rôle de l'artiste était de secouer le public. Aujourd'hui, je veux lui offrir sur scène ce que le monde, devenu trop dur, ne lui donne plus : des moments d'amour pur." Et vois-tu, si je te parle de ça, c’est parce que ces derniers jours une compréhension m’est montée avec une évidence détonante : les artistes sont eux aussi des réparateurs d’âmes. L’art a aussi pour fonction de nous aider à retrouver les morceaux d’âme que nous avons perdus, pourquoi autrement devant un spectacle fort ce sentiment de plénitude et de renouvellement ?

En tant que conteur du merveilleux, j’ai toujours dit que les contes parlaient le langage de l’âme, et qu’à ce titre, ils réveillaient en nous des zones endormies en faisant remonter à notre conscience ces bribes vitales que nous avons égarées.

Plus globalement, l’artiste se doit d’apporter ce qui manque à son époque. En période de dictature il apportera évidemment quelque chose de différent et il importe donc que celui-ci ne se trompe pas sur le constat… Il peut aussi apporter ce que l’économie marchande et la doxa politique attendent de lui ; il fera parfois du bien, il fera sans doute sourire, mais plus rarement saura-t-il réparer ce qui, ontologiquement, a été défait. Nous avons besoin de réparateurs d’âmes, pas d’attractionnistes !

Tous les artistes ne sont pas porteurs de cette puissance-là. Trop souvent, ils ne font que projeter sur le monde leurs propres ombres ; et il est certain que parfois cela peut-être utile ; mais je parle dorénavant d’autre chose : je parle de l’âme et de l’esprit et c’est un autre paradigme… Ce qu’il nous revient désormais c’est de faire chanter les âmes avec le monde.

Notre monde a vitalement besoin d’être soigné. Nos âmes en ont besoin, impérativement. Hier à la radio un homme était interrogé sur un rapport qu’il venait de remettre visant à évaluer ce que serait la France dans dix ans. Il est économiste et ne parlait pour ainsi dire que ça. Penser que le devenir d’un pays à 10 ans ne serait qu’une question d’économie et de mode de gouvernance politique, n’est-ce pas là le symptôme d’une folie aveugle ?

Alors oui, j’avoue, je prends le maquis. Notre époque regorge d’experts en tout genre qui l’asphyxient de certitudes objectivantes et rabâchent les mêmes idées sur la croissance et l’économie de marché ; alors que pendant ce temps, les artistes sont mis à mal, ceux qui pensent peu entendues, et ceux qui pourraient vraiment apporter quelque chose de nouveau considérés comme de doux rêveurs un tantinet obscurantistes.

La seule aventure qui vaille est celle de l’âme et de l’esprit. La seule question qui vaille : « qu’as-tu fais dans ta vie de l’âme et du monde qui t’ont été confiés ? ». Le seul bilan qui compte : « as-tu été aimé et as-tu bien aimé ? ». Et en tant qu’artiste après un spectacle : « qu’as-tu fais des âmes qui t’ont offert leurs présences ? ». Pour le reste, ma foi, pour le reste… J’ai passé l’essentiel de ma vie dans ce reste-là ; il ne me parait pas déraisonnable dorénavant d’aller voir plus loin, laissant à d’autres les clés de la maison et m’aventurant vers des rivages tout autres… Le propre des âmes entières étant l’enchantement, j’ai justement commencé à prendre des cours de chant. Et quand la voix chante, le monde chante aussi, n’est-ce pas ?…

J’ai toujours pensé, au risque du manichéisme, que le devenir du monde reposait sur des forces antagonistes et que tout moine en prière, tout acte de compassion, toute émotion belle et sincère, toute relation pleine et entière avec le monde, tout acte visant à nous réunir au monde, contribuaient, même de manière infime, à changer la résonance du monde et à en repousser les remugles nauséabonds et prédateurs… Peut-être qu’entre le renouveau des pratiques méditatives bouddhistes, toutes ces recherches extraordinaires des neurosciences et de la physique quantique, cette prise de conscience sur notre interdépendance au vivant, ce renouveau des pratiques chamaniques adaptées à notre époque et à notre civilisation… peut-être, assistons-nous à un début de recouvrement d’âme à l’échelle planétaire… Va savoir… En tout cas, je trouve cette vision (au sens premier du terme) plus jouissive que ce monsieur qui nous expliquait ce que serait la France dans dix ans en nous parlant uniquement de PIB…

Commentaires

merci pour la pertinence de ce bel article qui me rejoint bien, conteur que je suis, porteur de cette devise : "j'ai des merveilles à vous dire !"

Écrit par : mathias | 26/06/2014

Superbe article...
Oui, nous souffrons d'une "perte d'âme"...nous ne sommes plus "reliés" à notre essence et à notre essentiel...et c'est même "l'âme du monde" (anima mundi) qui s'est égarée...
Que les artistes puissent nous guérir de cette perte est bien possible : ils nous enchantent et nous ré-enchantent, faisant vibrer quelque chose d'oublié tout au fond de nous et nous aidant à retrouver nos élans et notre vitalité...

Quant aux "prospectivistes", tu as raison, ils sont, en général ennuyeux à mourir...
Je n'en connais qu'un qui soit intéressant :
http://www.dailymotion.com/video/x20ej8d_surgissement-d-un-nouveau-monde-valeurs-vision-economie-politique-marc-luyckx-ghisi

Mais il y a quelque chose que je n'ai pas bien compris, c'est l'illustration :
pourquoi l'arbre de Jesse ?

Amicalement.

Écrit par : La Licorne | 28/06/2014

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