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26/04/2014

Du conte et de l'étymologie ainsi que de l'art d'offrir et de recevoir

 

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 Chien dormant dans un temple à Bangkok.

Et pendant qu'il dort, la statue lui murmure les rêves qu'il fera...

 

Il y a dans la magie des mots de subtils distinguos qui pourtant changent tout.

Ainsi la différence entre « donner » et « offrir » et celle entre « prendre » et « recevoir ».

Un ami artiste me parlait l’autre jour de la première des deux. Joignant le geste à la parole, il me disait qu’offrir se fait en posant l’objet offert sur sa paume ouverte, le destinataire étant libre de le prendre ou pas ; alors que donner revenant à mettre dans la main de l’autre, la paume étant alors vers le bas et les doigts en partie fermés. Le destinataire ayant moins de latitude à refuser le présent.

D’une manière parallèle, « prendre » étymologiquement revient à s’accaparer, à saisir, à s’emparer ; alors que « recevoir », s’il provient d’une racine latine qui signifie lui aussi « prendre », y ajoute l’idée d’accueillir. C’est-à-dire non pas seulement le fait de prendre, mais aussi la question des modalités avec lesquelles nous prenons. A l’acte d’accaparement initial vient s’ajouter comme une réflexion sur les manières avec lesquelles nous recevons. Nous ne faisons plus que simplement prendre, mais nous laissons une place en nous, une intention, afin de réceptionner au mieux ce qui nous est offert.

Ainsi par exemple, est-il préférable de ne pas « prendre » l’amour qui nous est offert, mais plutôt de l’accueillir. Tout autant qu’il vaut mieux « offrir » son amour, plutôt que de le donner, l’autre étant alors plus libre de le prendre ou pas.

Si je te parle de ça, c’est parce qu’il me semble que dans ces deux distinguos posés, affleurent deux modes d’être et de faire fondamentalement différents.

A ce biface « donner / offrir et prendre / recevoir », la société de consommation dans laquelle nous vivons en a ajouter une autre, bien souvent dominante, celle du « vendre et acheter », qui est une autre modalité d'échange. Elle fait de nous des êtres radicalement affamés, errant et cherchant en tout à prendre pour étancher notre faim, combler notre vide intérieur. Nous « prenons », en les achetant souvent, des objets, nous « prenons » des images, des infos, des idées, des rêves, de l’amour, du sexe… Nous « prenons » à la terre ce dont nous avons besoin. Nous prenons, mais la plupart du temps sans nous donner la peine d’accueillir vraiment, aussi bien ce que nous prenons, que ce qui nous est donné.

A l’accueil du « recevoir » nous substituons la prédation du prendre, à la liberté de l’offrande nous préférons le don à sens unique.

Si l’on ramène cette réflexion à l’art, et plus particulièrement au spectacle vivant, nous avons là, une grille de lecture passionnante, tant il y a de spectacles qui donnent l’illusion d’un cadeau mais qui n’en sont qu’un artefact -et dans ce cas on les prend bien plus qu’on ne les reçoit ; et d’autres qui se situent admirablement dans cette problématique du don, de l’offrande et donc de l’accueil que l’on doit faire en soi pour les accueillir comme il se doit. Dans un cas il n’y a qu’un simple échange de procédés ; dans l’autre, il y a un espace commun de dons et de réceptions réciproques que chacun -artiste et spectateurs- façonne conjointement et enrichit réciproquement.

La société du spectacle, qui est dans le domaine du divertissement le prolongement de la société de consommation, aime les choses simples basées sur le principe de la transaction commerciale, une demande à laquelle répond une offre : tu me donnes,  je te prends ; alors que toute action artistique devrait se situer dans cet espace plus vaste de l’offrande à laquelle répond l’accueil plein et entier du cœur. Ainsi donc, passons-nous de la transaction à la rencontre, en un instant présent et souvent magique façonné d’une réciprocité du don qui enrichit l’autre.

Je suis conteur, et l'art du conte, dans la mesure où il n'est pas un art de la représentation mais du partage comme je l'ai exprimé par ailleurs, par son dépouillement même, oblige à se poser ces questions. L'espace psychique naturel au conte n'étant pas une représentation en frontal, mais une clairière dans laquelle des hommes, des femmes et des enfants viennent murmurer et écouter des mystères plus vieux que le monde.

Ce qui amène à une autre surprise sémantique, qui revient au fait que pour accueillir il faut au préalable se recueillir. « Cueillir » venant d'une racine latine qui signifie « rassembler ». « Se recueillir » revient donc au sens propre à se rassembler, se réunir.

Il y a donc l'idée que pour accueillir ce qui nous est donné, il convient auparavant à se rassembler, c'est-à-dire de se réunir en son présent, ici et maintenant en réunissant toutes les facettes de nous-mêmes en un tout cohérent et en nous présentant au monde. Et il ne paraît pas déraisonnable d'ajouter qu'il en va de la même exigence lorsqu'il s'agit de donner. Nous devons être aussi présents dans l'offrande que dans le « recevoir ».

L'espace d'action du conte se situe très exactement ici. Une contée est un partage de présences. Les uns offrent leurs mots, leurs images, leurs aventures, les autres les reçoivent en offrant leurs présences pleines et entières. Nous sommes dans une réciprocité de dons et non dans une transaction chimérique. Nous n'achetons rien, nous ne prenons rien, nous offrons et nous accueillons.

En cela, je le pense, le conte est révolutionnaire et dérange. Et si les conteurs souhaitant installer leur travail dans cet espace-là sont nombreux, ils ont bien du mal à en vivre.

J'en appelle donc à vous programmateurs et directeurs d'institutions culturelles. Oui, la période est terrible et la tentation forte de se réfugier derrière les supposés « goûts des publics ». Pourtant, vous avez vous aussi en vous cet appel profond du sens et de l'exigence à vivre. Alors, je vous en prie, acceptez de prendre le risque d'offrir de vraies paroles. Il y a de de très grandes conteuses et conteurs en ce pays, et certains tournent actuellement dans des conditions indignes de leurs talents.

Et j'en appelle aussi aux conteurs. Oui, la période est terrible et la tentation forte de raboter votre travail pour le faire entrer dans les fourches caudines de « la programmation consensuelle pour tous », cette illusion sans fond qui est en train de devenir un tunnel sans fin. Comme les sœurs de Cendrillon, ne tentez pas de chausser des chausses qui ne vous conviennent pas. Elles vous blesseront terriblement.

En chacun de nous, de vous, d'eux, de moi, repose une voix qui demande à être entendue. Celle que nous entendions enfants dans le secret du cœur avant de nous endormir. C'est la voix du conte. Apprenons à l'offrir afin qu'elle puisse être accueillie...

Nous avons besoin que l'on nous apprenne à vivre, pas à tenter d'oublier de manière hystérique que nous allons mourir.

PS : Dans l'élan de la lecture de ce texte, une amie m'a envoyé une lettre de Jack Ralite écrite au président de la république. Elle arrive comme un écho lointain, mais pourtant proche, à mon texte. Si cela t'intéresse, tu peux le lire ici

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