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13/04/2014

La Confrérie du cèdre

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sculpture : José Le Piez

 

Un jour de fin juillet, le grand cèdre du parc de la mairie fut touché par la foudre et fendu sur toute sa longueur, ce qui contraignit à le faire abattre quelques jours plus tard.

Ce n'était pas n'importe quel arbre : il était le plus grand de la ville, le plus beau (quoique cela puisse être discuté), et probablement le plus âgé.

« Celui qui rêve d'être enchanté » l'aimait beaucoup ; il l'avait souvent pris en photo et comme il avait par son travail ce pouvoir de proposer des choses a priori déraisonnables, il y avait organisé deux spectacles : l'un en plein hiver, de nuit et sous la pluie dans lequel apparaissaient une circassienne avec un numéro de drap et un saxophoniste -son frère- qu'il avait suspendu en équilibre à dix mètres de haut. Les deux improvisant un bien joli moment. Le deuxième eut lieu, à deux jours près deux mois jour pour jour avant l'orage fatal. Il faisait beau et chaud, il y avait un cheval et une écuyère, trois danseurs arboricoles et une autre circassienne, un musicien percussionniste jouant comme il respire, et un sculpteur / luthier dont nous reparlerons plus tard. Le spectacle fut diversement accueilli ; certains le trouvant très beau et poétique, d'autres étant restés à la porte. Dans l'esprit de ses concepteurs ce moment se devait d'être une célébration de l'arbre et il le fut. C'est là le principal et le plus troublant.

Parce que le fait qu'il soit foudroyé presque deux mois, jour pour jour, après cet événement et presque cent années de vie en rendit plus d'un perplexe...

On l’abattit donc. Une entreprise vint, un mardi, sécurisa le périmètre, et un homme seul outillé d'une tronçonneuse suffit en trois, quatre heure à le mettre à terre. C'est ainsi : donner la vie est long, la reprendre est plus rapide.

Auparavant toutefois, en une sorte de course contre la montre, « Celui qui rêve d'être enchanté » et « Celle qui a le sourire du bonheur » obtinrent qu'on ne le coupât pas à ras, mais que l'on en garde trois, quatre mètres de haut pour y réaliser une sculpture qui serait le vestige commémoratif de l'arbre. Et pour le premier, disposer de ce simple pouvoir-là, consistant en si peu de temps à obtenir les validations d'un tel projet un peu fou, suffisait à son bonheur, et s'il devait n'en garder qu'un -de pouvoir, ce serait celui-là...

On trouva donc l'argent, on trouva le sculpteur -celui qui était déjà venu lors du deuxième spectacle-, on se mit d'accord sur le projet, on attendit le printemps suivant, et un lundi matin il arriva avec ses tronçonneuses, ses disqueuses, ses perforeuses et ses rêves.

Il travailla toute la semaine jusqu'au jeudi inclus, et c'était bonheur de le voir faire, et puis le jeudi en la toute fin de l'après-midi, il y eut ce moment.

Parfois, des choses adviennent. Parfois elles parviennent jusqu'à notre conscience, et parfois non. Ce peut être un frôlement, un moment infime, un courant d'air invisible ou une grande déchirure, un coup de tonnerre dans le ciel vide. Là, ce fut un presque rien, un souffle, une fraction de seconde. Et pourtant, pour en parler, « Celui qui rêve d'être enchanté » va devoir écrire longtemps ; et pour ce faire, il a du laisser passer quelques jours, le temps de se rendre compte que ce qu'il avait pris pour une sorte d'intuition éphémère portait en elle tout un monde et une éternité.

 

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C'est donc un jeudi. Il fait beau, il doit être 16 h au clocher de l'église. Il a quitté son bureau pour aller voir où en est le sculpteur. Il marche dans un état intérieur ambivalent, oscillant entre le contentement lié à l'évolution de la sculpture, et le poids d'une période un peu difficile au cours de laquelle même ses dents somatisent lourdement. Il marche donc, passe entre deux bâtiment pour entrer dans le parc, et c'est à ce moment-là que ça se passe. Est-ce d’ailleurs un moment ? Disons une sorte d'espace-temps infinitésimal. D'abord il y a cette fulgurance qui le traverse et cette voix qui lui dit que « Celle qui a le sourire du bonheur » ne devrait pas tarder. Ils ne se sont pas donné rendez-vous, mais il le sait. Sur le coup, il ne s'en rend pas compte, c'est dans les jours qui ont suivi qu'il a démêlé le fil, car il se souvient de tout : de la lumière dans le parc, des bruits qu'il y avait, de l'espace autour, au-dessus et en-dessous de lui, de la densité de l'air, de l'infini contenu dans cette seconde...

En tout cas, dans cette seconde-là, il se retourne comme pour vérifier si son intuition est juste ou pas, et bien sûr qu'il l'a voit alors, allant au même endroit que lui !

Ils s'approchent du Sculpteur, encore sur son échelle, qui leur dit alors que c'est incroyable, parce qu'il vient juste -à la seconde même, de terminer la sculpture. Il descend et ils commencent à parler, lorsque trois, quatre minutes plus tard, apparaît « Celle qui sait écouter » ; et ça tombe bien, parce que c'est elle qui devra dans les semaines, mois et années à venir, parler de la statue aux enfants de la ville. Elle non plus n'avait pas rendez-vous. Il y a donc là, réunis en un moment étonnant le Sculpteur, « Celle qui a le sourire du bonheur », « Celle qui sait écouter », « Celui qui rêve d'être enchanté ». Aucun ne s'est concerté, mais ils sont là, tous les quatre.

Convoqués par qui ? Coordonnés par qui ?

Il y a au sol une grande planche de bois, découpée de l'arbre qui n'est plus. Ils s'y assoient et le Sculpteur commence à parler, de sa vie et de son parcours.

Il parle de son enfance, de comment il a commencé sa vie en tant que magicien. Il parle de sa pratique du Budo (5ème dan, trois fois champion de France) : la voie du guerrier. De comment, un jour, il vit des élagueurs dans un arbre et qu'il vit alors le parallèle parfait entre la voie du guerrier et ce métier-là : nécessité d'une présence totale, flirt avec la mort, obligation à sentir l'espace tout autour de soi, risque de chaque instant... Il devint donc élagueur, intégrant une équipe de prestige ne travaillant que sur les arbres et les sites les plus emblématiques de la capitale. Puis, la sculpture, et un jour, presque machinalement, sa main qui passe sur une de ses sculptures venant d'être vendue ; un grand cercle de bois avec des entailles à la scie tout autour ; et là, le son. Le son inouï, inattendu, une harmonique comme si le bois chantait. Il ne le savait pas encore mais il venait d'inventer le premier instrument du monde à caresse : l'Arbrasson. Et comme il le dit alors : « depuis, je n'ai jamais fait mieux ! ».

Ensuite, il y eut donc la musique et ce travail avec l'arbre comme une recherche sans fin. Il travaille à la tronçonneuse, parce qu'alors « les contraintes impliquent de travailler plus vite que le mental ». Il dit que son travail de sculpteur est une chorégraphie et une calligraphie, que l'arbre est un point de jonction entre la terre et le ciel et que c'est pour cela qu'il aime à y graver des constellations stellaires.

Ils sont donc là, assis, tous les quatre. « Celui qui rêve d'être enchanté » écoute, dialogue et dans le même temps, est comme happé par quelque chose de neuf, comme si une immensité s'était d'un coup invitée, une conscience quasi parfaite de l'instant, une parcelle d'éternité.

Il s'ancre en ce présent, comme jamais il ne l'a fait, il sent la présence des trois autres autour de lui, il sent comment ces quatre-là sont liés, indissolublement liés par cet instant-là. Comment ils le seront -dans ce monde ou dans les autres- pour toujours, comme une sorte de confrérie du cèdre. Comment cet instant restera gravé en eux, tapi au plus profond, et viendra parfois se rappeler à eux comme une plume d'ange tombée du ciel.

Et il se demande comment, et qui, a voulu cet instant. Et la réponse le renvoie au cèdre. A une sorte d'esprit tutélaire qui les a conviés pour les remercier de cet hommage qui lui est rendu. Oui, l'Esprit du cèdre, absolument, et au risque de tous les ricanements. Les arbres sont des maîtres. Chaque chose vivante est là pour nous enseigner quelques mystères. On peut faire comme si cela n'existait pas, certains continueront de veiller sur nous, d'autres se lasseront. Le cèdre lui, les a conviés, tous les quatre à l'endroit de son ombre qui n'est plus pour une ultime palabre, pour une bienheureuse communion des cœurs.

Autour, des enfants viennent voir, des parents avec leurs poussettes, des maîtres avec leur chien. Et tous, alors dans un grand cercle, accueillis par le cèdre, unis à leur insu par un élan qui échappe à leur conscience. 

Ainsi, s'invitent parfois, sans qu'on les attende, des révélations. Il y a moins d'éveils soudain et définitifs que de micro éveils qui au fil des mois viennent élargir notre conscience et dilater un peu la petitesse de nos cœurs.

Mais en cet instant-là, dans le parc, sous la protection tutélaire du cèdre, « Celui qui rêve d'être enchanté », pour le coup, le fut vraiment ; et ressentit dans son âme, comme un grand souffle chaud qui d'un seul coup, vint, déblayant les ornières, illuminant les ombres, ouvrant de nouveaux passages ; et faisant apparaître alors l’éphémère de nos vies infiniment plus vaste, immense, vibrant, et pourtant si simple, aussi simple qu'un rayon de soleil sur les veines à nu d'un cèdre abattu et pourtant toujours vivant. Infiniment vivant. Et l'idée de se dire que l'esprit du cèdre, s'il n'est plus totalement en son tronc, l'est sans doute un peu, dorénavant, dans le cœur de chacun de ces quatre-là et qu'il veille sur eux, avec la même bonté et la même sagesse que les grands-parents sur le berceau de leurs petits-enfants endormis.

 

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Commentaires

très beau ce récit, j'ai pensé à Jean des Pierres qui écoute
les pierres des murs qu'il construit chanter... oui je
comprends ce souffle, cet instant



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Écrit par : ferdinand | 14/04/2014

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