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07/04/2014

Youn Sun Nah et Ulf Wakenius

 

 

 

Des chanteuses et des chanteurs qui savent chanter, il y en a plein ; ils produisent des notes avec leurs voix.

D’autres chanteuses et chanteurs, plus rares, produisent autre chose. Une vibration émotionnelle particulière qui parle à notre âme et qui entre en résonance avec notre corde la plus intime, la plus précieuse et la plus bouleversante. Un mystère qui tient tout autant de l’ineffable de la présence, que d’un vibrato particulier qui fait croire qu’il est produit par la voix, alors qu’il provient d’un autre monde.

Entre quelques autres, Maria Callas, Billie Holiday, Nusrat Fateh Ali Khan avaient ce don-là ; la femme avec laquelle je vis, aussi. Et la chanteuse Youn Sun Nah également…

Je suis allé l’écouter hier en duo avec le guitariste Ulf Wakenius. Les duos musicaux sont rares, parce que l’alchimie qui lie les meilleurs est aussi mystérieuse à trouver que celle qui lie les couples en amour. Une sorte de mystère à l’œuvre qui est présent, ou qui n’y est pas, et qui échappe à toute tentative de compréhension.

Ces deux-là sont de prime abord tout ce qu’il y a de plus dissemblables : elle est aussi frêle que lui est massif, aussi jeune que lui a atteint un certain âge, elle vient de Corée et lui de Suède ; et pourtant…

On dit que les vieilles et belles âmes finissent toujours par se retrouver à travers vies et à travers mondes. Et ces deux-là, mon Dieu, c’est deux là…

Souvent, nous parlons d’enchantement sans pourtant parvenir à faire comprendre de quoi l’on parle. Va les écouter, tu comprendras immédiatement : virtuosité la plus folle, profondeur intérieure infinie, écoute à la limite de l’osmose, art sans fin de la nuance, créativité sans cesse surprenante. Du grand art, oui, vraiment, du grand art.

De la musique savante ? Oui, mais qui du coup nous rend infiniment intelligents. Et il faut, envers et contre tout, continuer à croire en cette intelligence collective-là.

Lorsqu’elle ne chante pas et qu’elle s’adresse au public, Youn Sun Nah (mais peut-être est-ce cette très particulière pudeur asiatique) apparaît comme timide, presqu’une enfant fragile. Je me suis demandé d’où venait ce don qu’elle avait de suspendre à son souffle une salle entière pendant une heure et demie dans une magie sans fard, ce soupir suspendu le temps d’un concert, cette grâce sur un fil ; et je me suis souvenu alors de divers propos de Trogyam Trungpa qui expliquait que notre zone de vulnérabilité était la porte par où pouvait passer l’Eveil, car cette fragilité-là était comme une zone de capillarité avec le monde, une porte par où pouvait entrer, comme par effraction ou en résonance, ce qui autrement resterait coincé derrière.

Et je me suis dit, qu’en se montrant fragile entre les morceaux (je dis bien « se montrait » parce que pour chanter comme elle le fait, il faut plus tenir du fauve que du moucheron), elle venait solliciter notre propre zone de vulnérabilité, nous laissant alors aussi sensibles et fragiles qu’une peau de bébé ; provoquant alors la mise en disponibilité de notre espace émotionnel le plus protégé, le plus secret et le plus sensible. Nous sommes comme les plaques sensibles des photos argentiques, il n’y a que la lumière qui puisse nous révéler.

N’oublie pas (voir note précédente) : le public écoute de l’endroit d’où joue l’artiste.

En rappel, et après être passés par le jazz, le rock, les folks songs anglaises, les comptines suédoises et j’en passe ; ils nous ont offert « Avec le Temps » de Léo Ferré. Une chanson culte et vénérée, un géant du répertoire de la chanson française dont on ne compte plus les versions qui sont si nombreuses qu’elles finissent par la banaliser.

Alors, j’oserai. Je dirai que ce fut pour moi la plus belle version jamais entendue, et que pendant cette chanson, pour le coup connue de toute l’assistance présente, il y eut comme une sorte d’état de grâce miraculeux, de grande épiphanie collective d’une densité de mercure. Je suis certain que si chacun avait osé, il n’y aurait pas eu d’applaudissements à la fin. Juste une communion. Il y eut juste ensuite une salle debout et reconnaissante.

Et pour parler d’autre chose, le fait que cette chanson patrimoniale fusse réinventée de si admirable façon par une coréenne accompagnée d’un suédois, en ces temps de terribles miasmes, me réjouit au plus haut point, même si cela n’est pas le propos central de cette note…

Commentaires

Sublimississime...un grand frisson au grain de sa voix...une émotion intense aux gouttes de pluie de la guitare...et pourtant je n'aime pas écouter ce tragique poème chanté, qui dit le triste et le passager...merci pour cette découverte... au hasard de relecture de blogs amis.

Écrit par : cathiminie | 10/04/2014

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