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31/03/2014

Réparer les vivants

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J’en ai déjà parlé ; pendant presque 10 ans et sauf quelques rares exceptions, je n’ai pas lu de fictions. Comprenez de romans. A les regarder de près je les trouvais toujours plus restrictifs et plus pauvres que la réalité de mes mondes.

Comme si 90 % de la fiction contemporaine avait été écrite avant la physique moderne, avant la mécanique quantique, avant l’astrophysique, avant les pratiques méditatives orientales, avant les neurosciences, avant internet, avant le rock, avant les gigantesques progrès des sciences du vivant, génétique comprise bien sûr. Un parfum désuet de 19ème siècle, d’auto centrage sur nos petitesses, de fascination morbide pour le pire de l’être humain. Des impasses sans sorties de secours.

Des pans entiers de la littérature contemporaine qui m’ennuyaient à mourir. Du déjà-vu, du déjà vécu, du déjà écrit.

Je préférais, la simplicité rustique des contes, qui eux au moins, ont la délicatesse de ne pas se présenter pour ce qu’ils ne sont pas ;  et l’érudition des essais qui parviennent à ouvrir le monde plutôt qu’ils ne le ferment.

Bien sûr, il y avait des exceptions : Djian (parfois, avec « Oh… » par exemple, mais surtout pas avec son dernier roman (qui à l’exception du style, est du point de vue de la trame narrative un foutage de gueule pur et simple), Annie Ernaux, Jim Harrison, Agnès Desarthe, Anna Gavalda (oui, moque-toi…), Gwenaëlle Aubry, Olivier Adam, et quelques livres épars sur lesquels je tombais par hasard.

Et puis, depuis quelques temps, je m’y remets, sans doute porté par une disposition intérieure plus bienveillante et plus accueillante, et par l’envie de mieux comprendre comment ça se travaille la littérature. Comment ça se construit. Comment ça se musicalise. L’intuition aussi que des écrivains français plus jeunes, et très souvent des femmes, commençaient à créer une écriture dans laquelle entrait vraiment notre monde.

Il arrive donc de lire de bons romans, de lire des romans sympas, de lire des romans plaisants. Et puis, il arrive de lire de très grands romans. Des romans qui vous changent, réellement et de la tête au pied, des romans qui inventent une écriture, des romans qui vous changent votre manière de regarder le monde.

Et j’ai lu « Réparer les Vivants » de Maylis de Kerangal (aux éditions Verticales).

On en parle beaucoup ; le livre rafle quelques prix (dont celui d’étudiants, ce qui est un signe). Il se propage de bouches à oreilles, de cœur à cœur, de cerveaux à cerveaux, bien plus que par plan marketing interposé.

Son auteure est jeune. Elle a fait Khâgne, Hypokhâgne, histoire, philosophie et ethnologie. « Une tête bien faite dans un corps bien fait ». Beaucoup de jeunes écrivains ont ce genre de parcours produisant une littérature formellement parfaite mais morte de l’intérieur. Pas elle. Une manière de prendre le monde à bras le corps (elle n’a de cesse que d’aller dans des lycées et des collèges pour parler de littérature), de n’en rien ostraciser, tout en lui rendant la part d’humanité qui souvent lui manque.

Le roman d’une transplantation cardiaque, donc. L’accident. La mort d’un jeune homme de 20 ans dans un accident de voiture, l’effroyable sidération des parents, les itinéraires professionnels, sensoriels et affectifs, des infirmiers, des chirurgiens, des médecins, l’attente terrible des receveurs potentiels en attente de greffe, l’incroyable organisation millimétrée d’un don d’organe et de sa greffe. Une épopée, une plongée en apnée dans l’inimaginable. Dans la vie-même.

Le spectre lexical est large et inventif, les phrases sont longues, richement ponctuées. Elles pourraient être ennuyeuses et / ou intimidantes, elles sont jouissives, percutantes, sanguines. Maylis de Kerangal a inventé une nouvelle rythmique. Un nouveau groove littéraire jammant avec les pulsations du monde. Une nouvelle musique, dont chaque phrase mériterait d’être lue et relue sans fin, tellement elles sont belles, puissantes, bouleversantes. Tellement elles te laissent exsangue.

Le livre est âpre mais réussit cette gageure rare de te déposer en bas de chaque page –non pas désespéré, quoique plus d’une fois tu pleures, mais meilleur être humain, plus empathique, plus proche de cette humanité qui tisse nos cœurs ensemble.

Comment un être si jeune peut-il avoir cette compréhension, quasi clairvoyante, de l’humain ? C’est un mystère.

Il y a des livres qui te changent tout en changeant le monde. Celui en fait partie ; et s’il rencontre un tel succès c’est bien parce qu’il a su capter quelque chose d’essentiel de nos vies, là, ici, en 2014.

Hier, je passais en voiture près du Stade de France, lieu à proximité duquel elle situe le centre névralgique des greffes d’organes en France. En y passant, je n’y pu m’empêcher de chercher dans quel immeuble celui-ci pouvait bien être installé.

C’est cela entre autre un grand roman. C’est une force en mouvement qui modifie ton rapport au monde.

Celui-ci est un chef-d’œuvre qui te récure jusqu’à l’os et te nettoie le cœur pour un bon moment.

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