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24/03/2014

chez le bouquiniste

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« Ainsi, s’était-il  entraîné au bonheur comme un vieil athlète venu à cette pratique tardivement.

Il en avait laborieusement parcouru toutes les étapes ; franchi les ruisseaux de boue, sauté les haies, taillé à travers ronces, cautérisé les plaies, déterré les cadavres, réinventé une grammaire, renouvelé son vocabulaire, changé de focale, lavé les vitre sales, défait les nœuds, libéré les élastiques…

Il y a peu encore, il se disait prêt ; passeur de bonheurs neufs, d’aubes de porcelaine miraculeuses, espérant bientôt ne plus avoir à dire que ciels bleus, saveurs nouvelles, et doré des statues contemplatives.

Il se disait, après l’effort le réconfort. A chacun son tour, il y a un temps pour tout n’est-ce pas.

Naïveté confondante sans doute, car en peu de temps, la Vie –de manière pour lui en grande part incompréhensible- se chargea de lui savonner la planche, comme une manière de lui dire –non mais, tu te prends pour qui gars ? Tu crois que l’on passe de l’autre côté de la force comme ça, simplement parce qu’on le décrète ? Tu crois que l’on peut comme ça s’émanciper de ses ombres simplement parce qu’on pense l’avoir fait ? Allez, fissa, retour à la case départ, et si tu n’écoutes pas, on te cassera les os, on te massacrera l’estomac et jusqu’aux rages de dents s’il le faut ! On te cassera tes machines servant à te relier au monde,  Jusqu’à ce que tu comprennes bien que somme toute tu ne décides pas de tout.

La leçon était rude, presque sidérante dans sa blanche explosion. Pour l’heure, il ne comprenait pas, se contentant de tenir, d’atterrir en évitant le crash, de fonctionner en cloisonnant les zones.

Il était là sans être là. Une part de lui était restée là-bas. Comme une boucle sans fin qu’il ressasserait sans cesse. Il se pensait neuf, il se découvrait usé. Il pensait vitalité retrouvée, il se découvrait abîmé, ravaudé, élimé. Ne se sentait plus défini par l’ensemble des fonctions et missions qu’il pouvait assumer. Il était là, flottant, dans une sorte d’entre-deux qui pourrait déboucher sur de nouveaux espaces comme sur une entrée directe vers l’enfer.

N’ayant aucun goût pour la complaisance, il n’excluait pas d’arrêter de rendre public ses états d’âme, comme un retour au couvent avant extinction des feux."

 

Paul Brigheur – « Arithmétique du survivant ». Page 206. Edité à compte d’auteur. Trouvé chez un bouquiniste en mars 2014.

 

Commentaires

Comme le disait très bien Satprem dans "Sri Aurobindo ou L'aventure de la conscience":

" C'est par une expérience positive que le chercheur a commencé. Il s'est mis en route parce qu'il avait besoin d'autre chose.
Il a fait des essais de silence mental et il s'est aperçu que le seul fait de son effort provoquait une réponse ; il a senti une Force qui descendait, une vibration nouvelle en lui, qui faisait la vie plus claire, plus vivante ; peut-être a-t-il même eu l'expérience d'une déchirure soudaine des limites et d'émerger à une autre altitude. De mille façons le signe peut venir indiquant qu'un nouveau rythme s'installe.

Puis, soudain, après ce départ en flèche, tout s'est voilé, comme s'il avait rêvé ou qu'il s'était laissé entraîner par un enthousiasme assez puéril après tout, quelque chose est en train de se venger en lui par une levée de scepticisme, de dégoût, de révolte. Et ce sera le deuxième signe, peut-être le "vrai signe" qu'il est en train de progresser et qu'il s'empoigne avec les réalités de sa nature ou, plutôt, que le Force descendante a commencé son travail de barattage.

Le progrès, en définitive, ne consiste pas tant à s'élever qu'à décanter tout ce qui encombre -quand on est clair, tout est là. Et le chercheur découvre ses multiples encombrements. On a souvent l'impression, sur la voie du yoga intégral, de s'être mis en route pour le meilleur et de découvrir le pire, d'avoir cherché la paix et de découvrir la guerre. En fait, c'est une bataille, il ne faut pas se le cacher.

Tant que l'on nage avec le courant, on peut se croire bien gentil, bien propre, bien intentionné ; dès que l'on renverse l'allure, tout résiste. On comprend alors tangiblement les énormes forces d'abrutissement qui pèsent sur les hommes - il faut avoir essayé d'en sortir pour voir.

Quand le chercheur aura eu une première ouverture décisive sur le haut, qu'il aura vu la Lumière, il sentira presque simultanément un coup de boutoir en bas, comme si quelqu'un en lui avait mal ; il saura alors ce que Sri Aurobindo entendait par "cette obscurité blessée qui proteste contre la lumière"...

Et il aura appris sa première leçon : on ne peut pas faire un pas en haut sans faire un pas en bas."

Amicalement.

Écrit par : La Licorne | 27/03/2014

Merci la Licorne, pour ces mots qui résonnent admirablement avec ceux du texte. Ils en sont comme un prodigieux antidote et un prolongement nécessaire.

Écrit par : l'homme au bois dormant | 02/04/2014

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