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29/12/2013

Des nuits plus belles pour mes voyages en train

agnes-desarthe dans la nuit brune.jpg

(Cliquer sur l'image pour lire la critique de Téléramuche)

Pendant toutes ces dernières années, je ne parvenais plus, à quelques exceptions près, à lire de romans. La plupart me semblant vains, sans perspectives et à tout point de vue infiniment plus pauvres que la vie-même. Plus largement, j'avais moi-même la tête tellement emplie de fictions que je ressentais la fiction romanesque comme une sorte d'intrusion venant perturber l'écosystème ambiant... Et puis, un roman plus large et plus vaste que ce que tu peux découvrir dans un livre d'astrophysique, de spiritualité, ou de neurosciences, y en a-t-il tant que ça ?

Mais voilà, comme je l'expliquais dans ma note précédente, j'ai fais pas mal de place en moi et du coup, l'espace vacant laisse de la place à d'autres fictions, me redonnant un léger goût pour le roman.

Et cela tombe bien, car, traverser la France de part en part, aller et retour en train et en 36 heures, laisse du temps pour lire entre deux paysages (La traversée d'un massif central sous la neige, la curieuse gare de Maurs en plein Cantal avec ses palmiers chétifs plantés sur les quais de la gare -ce qui est curieux car à bien y réfléchir ce fut le seul moment du trajet où il y eut un peu de soleil-, la compréhension que les voies de chemin de fer suivent toujours les mêmes chemins que l'eau, c'est-à-dire le creux des vallées ; et puis cette certitude que non, définitivement non, le train et les enfants en bas âge sont absolument incompatibles quel que soit l'admirable dévouement des mères accompagnatrices...).

J'ai aussi beaucoup de chance car j'avais emmené deux merveilles littéraires (pour ne pas dire chef-d’œuvres) ; deux œuvres de femmes, ce qui signifie sûrement quelque chose).

Du premier, on a déjà beaucoup parlé puisqu'il s'agit de « Plus rien ne s'oppose à la nuit » de Delphine de Vigan. Le récit d'une enquête sur les traces d'une mère découverte un jour morte par suicide, bipolaire, incroyablement belle (c'est elle que l'on voit sur la photo du livre avec ce visage ressemblant de manière troublante à celui de Romy Schneider dans les films de Sautet). Un travail d'archéologie familial, de recueils de témoignages, de recoupements. Beaucoup d'amour sans doute fut nécessaire pour ce travail. Le portrait d'une famille incroyable (elle avait huit frères et sœurs !) aussi riche de joie et de fantaisie que traversée par les fantômes les plus sombres. L'auteure n'élude rien -y compris une très forte suspicion d'inceste- ne se dérobe jamais devant l’insupportable (trois des frères sont morts jeunes dont deux par suicide), elle qui enfant a assisté au naufrage de sa mère dans la maladie et la folie...

Si un grand livre est sans doute un livre qui nous réconcilie avec notre propre humanité ; un livre après la lecture duquel on se sent plus vivant, plus incarné, plus bienveillant, plus riche. Alors celui-ci en est un. 

delphine de vigan plus rien ne s'oppose à la nuit.jpg

Le deuxième livre est « Dans la nuit brune » d'Agnès Desarthe (tu trouveras une critique qui le présente en cliquant sur sa couverture). D'Agnès Desarthe je vais finir par avoir lu tous les livres : J'ai été transporté par « Mangez-moi », ému par « Le Remplaçant », touché par « Un mensonge sans importance » et littéralement enlevé (jusqu'aux larmes) par « Dans la Nuit Brune ». Son auteure a baigné enfant dans l'univers des contes, et elle sait comme personne faire affleurer le fantastique dans la vie de tous les jours. Comme cette scène incroyable de l'enterrement d'un jeune homme mort dans un accident de moto, où un moineau vient se poser sur l'épaule du père du défunt. Aucun effet, aucune surenchère : juste une vision parfaite et qui d'un seul coup élargit le propos...

Il y a des livres intimidants à la perfection inaccessible pour un écrivain (je pense -là ; maintenant- aux « Trois Contes » de Flaubert (offert récemment par un ami) et tout particulièrement au premier de ces contes « Un Cœur simple » : que répondre et que faire face à cette absolue perfection ? Ou bien encore à certaines pages de « Oh » de Philippe Djian -son chef-d’œuvre- dans lequel pointent quelques phrases absolument définitives). On peut les aimer ces livres, les admirer ; mais écrire après eux semble impossible. Et puis, il existe des livres qui suscitent de fait une familiarité immédiate (non pas qu'ils fussent mal écrits ou imparfaits, non. Mais l'énorme travail et talent qui les sous-tendent sont comme invisibles et légers). « Dans la nuit brune » fait partie de ceux-ci.

En le lisant je ne cessais de me dire : « oui, c'est ça que j'ai envie de faire, ça que j'ai envie d'écrire, ça qu'il faut écrire ». Ce sont des livres qui nous apparaissent comme des grands frères qui nous guident vers nous-mêmes et qui mettent admirablement en lumière les motifs qui nous hantent : ici, les enfances dévastées, le long éveil d'un homme à ses émotions et au monde, la figure de l'adolescence, les amours difficiles, la parentalité, les rencontres fulgurantes, les fantômes généalogiques qui nous hantent, le merveilleux présent dans le plus humble des quotidiens, la vie sauvage affleurant, le retour au végétal et à l'animal comme lieu de ressourcement...

Une même humanité est alors partagée.

J'ai déjà écris, je crois, une de mes théories consistant à postuler que l'accointance que l'on peut se sentir avec un écrivain est corrélée en partie à la musique qu'il écoute. Je suis persuadé qu'un fou de Coltrane n'écrira jamais pareil qu'un passionné de musique baroque... Djian vient du rock, Le titre du livre de Delphine de Vigan est extrait d'une chanson d'Alain Bashung... Je ne sais quelle musique aime Agnès Desarthe, mais je suis certain que nous avons beaucoup de choses en commun...

Pur terminer, un extrait de « Plus rien ne s'oppose à la nuit » :

« J'écris ce livre parce que j'ai la force aujourd'hui de m'arrêter sur ce qui me traverse et parfois m'envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d'avoir peur qu'il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l'emprise d'une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l'ombre ».

Apprendre à passer de la malédiction à la joie est sans doute une des plus grandes responsabilités de la littérature et un de nos impératifs les plus vitaux. Ces deux livres-là y parviennent à merveille.

Commentaires

Le livre de D. De Vigan m'a aidé et appris quand j'écrivais mon récit
J'aime ces livres qui sont des amis comme des tuteurs des " c'est possible regarde moi" et qui chauffent le coeur, finalement.

Écrit par : Laure | 04/01/2014

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