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24/11/2013

comme des poissons ruisselants

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Il s'était souvent fait le constat que sa vie avait presque consisté en une alternance de pleins et de vides, comme des mouvements de marées irrégulières. Les pleins pour les rencontres, la vie sociale, les découvertes ; le vide pour le retour au silence et au dépouillement.

Il avait du apprendre les deux. Le plus paradoxal pour le deuxième étant qu'il l'avait appris contraint et forcé dans ses sordides années d'internat. L'idée que ce bien précieux ait pu éclore en un tel cloaque étant sans doute une des nombreuses facéties qu'il avait appris à apprécier ; la fleur poussant sur le fumier.

Ce besoin du peu et de l'ascèse l'avait suivi toute sa vie, prenant des formes diverses : à l'internat pour ne pas mourir, bien sûr, mais aussi à l'adolescence par la recherche d'une écriture poétique, puis par sa fascination pour le haïku, puis par la musique, puis par le zen, puis par le conte qu'il vivait et pratiquait de plus en plus comme une forme d'ascèse à plusieurs, et puis, et puis...

Ce qu'il avait compris était qu'il était somme toute en partie inutile de vouloir rechercher par la raison l'inspiration, alors qu'il existait ce qu'il convenait bien de nommer "des moments de grâce", au cours desquels nous n'avions pas à chercher mais où les choses nous étaient pour ainsi dire offertes. Des mots, des notes de musiques, des images, des compréhensions qui nous étaient comme soufflés, transmis, offerts, et qu'il nous suffisait juste de se mettre dans une sorte de disposition mentale à même de les recevoir.

Et l'évidence était que ces moments-là ne se présentaient que lors de ces périodes de reflux, de retour à soi, loin des merveilles et de la folie du monde tangible. Ils se présentaient alors comme par inadvertance, au-delà de soi-même.

Adolescent, il avait déjà compris la différence entre un poème créé par son simple vouloir et un autre qui lui était comme "dicté". Non qu'à la relecture celui-ci s'annonçât obligatoirement meilleur que les autres, simplement il venait d'autre part, et cela lui suffisait alors.

Ou bien dans ces années de musique, lorsque des moments se présentaient après lesquels il était possible de dire : "tiens, quelque chose à jouer", paraphrasant ainsi une célèbre histoire zen que l'on peut lire dans "Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc". Et puis, bien sûr, dans la pratique de la méditation zen ou lors de ces contées au cours desquelles quelque chose de magique (pour ne pas dire de miraculeux) se met soudain à vibrer comme un cadeau du ciel.

Ces moments de grâce, ces instants où des choses lui sont alors soufflées, lui semblaient alors comme des poissons ruisselants remontés des filets par des pêcheurs . des bulles d'air faisant crever la surface opaque d'une eau noire.

Du mystère permettant ces fulgurances, il n'avait pas compris grand chose. Il savait juste que c'était un peu comme un caillou à polir et qu'il suffisait d'un rien pour que cette sensibilité particulière disparaisse, recouverte par l'écume des jours, les choses à faire, les tourments de la vie qui va... Il avait aussi compris, que pour ce qui concerne l'inspiration artistique, le travail importait, de manière à faire en sorte que lorsque cette inspiration se présente, rien -et en aucun cas une quelconque limite technique- ne puisse entraver son surgissement. C'était donc une forme d'ascèse qui se devait d'être doublée d'un travail incessant.

Ces moments-là tant attendus, émergeaient d'un au-delà de soi. Un au-delà de notre égo. Et à bien y réfléchir, il se disait que celui-ci était comme une indispensable monture nous permettant d'aller de par le monde et de vivre notre vie. Mais qu'il était bon aussi parfois d'en descendre, ne serait-ce que pour adoucir un mal de fesses, pour vagabonder sans but près de rivières lentes, pour ne plus entendre le son incessant des sabots sur le sol du chemin et pouvoir enfin percevoir la symphonie silencieuse du monde.

Il se disait que nous étions tous comme des chasseurs de papillons, ou de crevettes à marée basse, allant armés de nos épuisettes trouées en espérant attraper quelque miraculeuses compréhensions ; relançant sans cesse nos filets clairsemés, pauvres en captures mais tellement bouleversés par la moindre prise...

Depuis peu, et après des étude de plus de dix ans, il s'était autorisé à se lancer dans un travail de consultation de Tarot et c'est peu de dire que ce qu'il pratiquait pourtant depuis longtemps lui est apparu comme une synthèse enchanteresse de tout ce qu'il avait fait jusqu'ici. Il y trouvait soudain une opportunité de travailler ce qui lui paraissait le plus essentiel : une disponibilité attentive à tout ce qui advient (et dieu sait qu'il en advient des choses pendant un tirage !) ; un état de réceptivité exacerbée à ces fameuses inspirations venues d'ailleurs (et ce qu'il avait déjà vécu suffirait à faire un roman, tellement parfois les fulgurances qui lui viennent l'étonnent au moment où il les profère) ; une écoute bienveillante de celui qui consulte ; cette possibilité merveilleuse mais à très haute responsabilité de se dire qu'il lui est possible d'aider, de vraiment aider, une personne à y voir plus clair, à se définir un nouveau scénario, à s'alléger de quelque poids, à se libérer de choses qui l'emprisonnaient... et cette incarnation d'une Parole réparatrice qui était pour lui comme un prolongement de son travail de conteur.

Depuis un moment, il tournait autour de l'idée qu'une de ses missions de vie avait à voir avec la réparation de ce qui avait été déchiré. Qu'il était là pour ravauder des déchirures par la puissance de la Parole, lui qui en avait traversées tant (quoique bien moins que d'autres il va sans dire). Cette idée pourtant le gênait : il la trouvait prétentieuse et égocentrée ; y voyant le germe d'une illusion de plus ; et ce, malgré les retours inspirants de ses consultations.

Jusqu'à ce matin où d'un coup le puzzle s'est mis en place.

Et cette réponse, en substance, lui disait ceci : tu es consultant de Tarot, tu as donc une responsabilité dans la mesure où des personnes te font suffisamment confiance pour se confier à toi. Tu sais que tes réponses les plus pertinentes te viennent d'intuitions qui te sont comme soufflées, au-delà de la connaissance que tu as du Tarot, et qu'elles ne se présentent que si le filtre que tu représentes alors est "propre", nettoyé de tes affects malhabiles, de tes énervements, de tes renoncements.

Tu te dois donc de faire sur toi ce travail d'ascèse dont il est question plus haut si tu veux pouvoir aider les autres. Ainsi -et là est la renversante beauté de la chose- tu te dois de t'occuper de toi et de ta vie, si tu veux un jour être utile à qui que ce soit, et si tu veux que ces muses venues d'ailleurs viennent te visiter pour le plus grand bien de ceux qui viendront te voir. C'est un cadeau que tu te fais et qui sans doute plus tard deviendra cadeau pour les autres. Cette responsabilité-là t'oblige à une exigence envers toi-même qui à ton tour te fera avancer.

Ainsi, ce qu'il avait tant de mal à faire pour lui-même, d'un coup, prenait force et pouvoir parce que motivé par un but qui allait au-delà de sa simple personne. Chaque pas de nous sur le chemin fait avancer celui d'à-côté qui, à son tour, nous aide à progresser. C'est une route sans fin, et une spirale à la puissance infinie.

"Accomplir" vient de l’ancien français "complir" issu du latin "compler" qui signifie... "se remplir" ! Ainsi, "s'accomplir" étymologiquement signifie "se remplir". Se remplir de quoi ? Se remplir de la Vie, du sens de celle-ci ? Mais aussi, ultime paradoxe, se vider de soi pour se remplir du monde qui alors nous traverse...

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