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14/09/2013

Effroiscination

mérou et trois chaton national geographic.jpg

Photo : National Geographic

 

Ne me demande pas en ce moment de grandes théories métaphysiques ou des poèmes épiques. Je suis dans le contre-coup de quelques prises de consciences récentes et importantes, et me retrouve donc pour ainsi dire en latence. Un peu comme après une opération chirurgicale : tu es soigné mais groggy, le corps douloureux et l'esprit ankylosé. 

Du coup, m'est venue ce matin une réflexion autour de ce que j'appellerai ici « l'effroiscination », une sorte de néologisme barbare agrégeant les mots « effroi » et « fascination ». Tu sais, ces images ou ces situations qui suscitent en toi ce mélange-là : l'effroi et la fascination. Tu voudrais ne pas regarder, mais tu regardes quand même. Comme par exemple ces scènes de massacre en Syrie tournant en boucle sur nos écrans télé. Mais il n'y a pas que l'horreur qui fascine en effrayant, il y a des situations plus anodines, plus quotidiennes mais tout autant puissantes dans leurs capacités à t'émouvoir. 

J'en ai cherché quelques unes dans ma vie, et j'en ai trouvé trois que je m'en vais te raconter. 

Je devais avoir dans les cinq ans je pense. Comme mon père -chez lequel nous vivions mon frère et moi enfants- rentrait tard le soir, il faisait appel à des femmes, que nous appelions « nourrices » pour nous garder. C'est à cause de l'une d'elles que je n'aime pas les épinards. Parce que des épinards, elle en faisait souvent (je ne sais pas pourquoi, sans doute que ce n'était pas cher) et après que l'on ait mangé, elle nous asseyait à tour de rôle sur ses genoux, et là, faisait une chose inouïe pour l'enfant que j'étais : elle éteignait ses cigarettes en mettant le bout allumé dans sa bouche ! Je me souviens que je lui demandais de le refaire, encore et encore, tout autant fasciné que littéralement effrayé. Cela m'a dégoûté des épinards mais laissé une fascination pour le différent et l’incongru. Elle n'est pas restée longtemps à la maison, sans que je ne sache jamais si c'est elle qui était partie ou si elle avait été remerciée ; quoique quelques souvenirs épars me feraient pencher plutôt pour la première hypothèse. 

Il y eut ensuite une autre nourrice que tout le monde appelait Titine (elle s'appelait de son vrai nom Célestine) et qui elle, est restée longtemps. Mon père était seul, elle aussi. Elle vivait à plein temps à la maison -nuit comprise- et nous comprimes très vite avec mon frère qu'il n'y avait entre ces deux-là pas qu'une relation professionnelle... Cela dura jusqu'à ce que mon père se remarie (avec une autre femme) et je me souviens de la pauvre Titine foutue dehors et pleurant sur son sort... Autrement en dehors des moments de lit partagé, et sans doute aussi pour nous donner le change, elle dormait dans la même chambre que mon frère et moi. Et un soir-je devais avoir dans les 9 ans peut-être-, alors que nous étions tous les trois couchés, mon père étant encore dans la salle-à-manger, elle me dit :

- Tiens Titi (je crois que comme mon père, elle m'appelait comme ça), viens voir, j'ai mal au dos, faudrait que tu me masses un peu.

En ce temps, dans les années 60, les enfants étaient éloignés autant que possible des corps, de la corporalité et de la sexualité en général et cette demande était pour moi complètement inouïe ; je n'avais jamais vu un corps nu (si ce n'est mon père peut-être dans la salle de bain, mais en tout cas jamais celui d'une femme). Obéissant, je me levais, m'approchant du lit dans la pénombre de la chambre. Elle était dos nu, la couverture tirée jusqu'au bas du dos et je commençais donc à la masser, ou tout au moins à faire ce que j'imaginais et pouvais conceptualiser sous le nom de « massage ». Visiblement, ça lui faisait du bien car elle me demandait de continuer, jusqu'à ce qu'elle me dise, en poussant la couverture vers le bas :

-Oui, descends plus bas !

Découvrant alors un cul, rond, charnu, généreux et brillant d'une lueur blanchâtre dans la pénombre, comme une lune un soir d'hiver. J'avais là sous les yeux, le premier cul de ma vie, et crois-moi je n'oublierai jamais cette vision qui me fascina tout autant qu'elle m'effraya. Parce qu'il y avait là quelque chose que je sentais comme interdit. D'autant plus interdit, que mon père sans doute intrigué d'entendre des voix, se présenta la chambre, découvrant la scène et hurla un :

- Non, mais c'est quoi ce bordel ici ? Retourne dans ton lit, et tout de suite !

- Mais c'est rien Gilbert, j'ai juste demandé au petit de me masser le dos, parce que j'ai très mal ce soir.

Argument qui ne convainquit pas mon père qui je le suppose, dut sévèrement l'engueuler le lendemain... (Après tout, c'était lui le patron !)

Quarante cinq ans après, je ne sais toujours pas pourquoi elle fit cela. Je suppose que sans doute, elle s'était sentie rabrouée par lui (je me demande si ce n'est pas à cette période-là que mon père rencontra sa seconde femme) et qu'elle voulait lui manifester un certain pouvoir... Je ne sais pas. Pas plus que je ne comprends pourquoi mon père se fâcha à ce point, lui dont une grande hantise à cette époque-là était que je ne devienne une « pédale » (comme il disait alors). Parce qu'après tout, cela aurait pu contribuer à mon éducation non ? En tout cas, j'ai toujours pensé que mon manque d’appétence pour les poitrines maigres (Titine avait les seins très généreux pour ce que je m'en souviens) et les culs tout plats venaient de cette vision-là, mélange d'effroi, oui, et d'une fascination absolue... 

Et puis, il y a eu hier matin. Parfois, une chose qui va paraître à l'un totalement anodine, est perçue par un autre comme un événement énorme. Une preuve de plus s'il en fallait que nous sommes tous chacun dans un rêve à nous raconter une histoire au fur et à mesure que la vie suit son cours ; et cette histoire-là sans doute te paraîtra-t-elle anodine, mais elle m'a moi bouleversé.

J'avais fait comme tous les matins au réveil mes 25 minutes de gym et d'étirements et mes 15 minutes de zazen et je m'apprêtais  à tirer le Tarot (j'ai des rituels du matin très précis).

J'étais assis sur mon coussin, face à la malle servant d'espace pour le Tarot et je battais les cartes. Tu sais : tu mets le paquet dans ta main gauche et avec la droite tu en prends un plus petit que tu fais glisser devant ou entre les cartes restant dans ta main gauche. Un geste simple quoique technique (certains n'y parviennent pas) et qui peut durer un temps tout à fait variable. Je ne sais pourquoi, mais, tout en continuant à battre les cartes, je sentis alors une énergie inhabituelle dans le geste qui alla crescendo, jusqu'à ce que tout-à-coup et avec une brutalité inouïe, les cartes dans ma main droite retombant vers celles de la main gauche, firent littéralement exploser le jeu, le propulsant dans tous les sens avec une violence qui me laissa sans voix !

Je restai un moment, interloqué par le désastre, contemplant les cartes projetées, dispersées, retournées... Je me dis dans la panique : tiens je vais prendre en compte celles qui sont retournées, tout en les ramassant. Et tu sais quoi ? Impossible de me souvenir de ces cartes que j'ai pourtant parfaitement vues ! Je voulus rester calme, rassemblai les cartes pensant les avoir mises toutes dans le bon sens, les battai à nouveau pour m'apercevoir que, contre tout attente, elles étaient positionnées à l'envers pour la plupart...

Du coup, j'ai pris les cartes le plus lentement possible, les ai toutes remises dans le bon sens, dans le bon ordre et les ai ranger soigneusement pour attendre le lendemain.

Mais je te jure, la chose fut elle aussi terrifiante tout autant que fascinante, sans que je puisse savoir si cette explosion était une manière de me dire : « voilà tu as terminé ta mue présente, tout est maintenant ouvert, les anciens codes du passé sont balayés » ou bien alors : « Lâche-moi un peu, tu veux, j'en ai ras le bol de te servir ! ».

Effroi et fascination, comme deux pôles électriques qui lorsqu'ils se rencontrent provoquent des tempêtes telluriques... Et c'est cet événement du Tarot explosé qui m'a donné la pulsion pour écrire ce texte...

Des cigarettes allumées que l'on éteint dans la bouche, un cul interdit dévoilé en poussant une couverture comme on ouvrirait un rideau de théâtre, un jeu de carte sacré explosant entre nos mains... La Vie est joueuse, que veux-tu, elle qui s'amuse à nous faire peur tout en rendant incroyablement attractifs et désirables les objets de nos effrois...

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