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08/09/2013

La Clairière aux Murmures

chemin tunnel steve mc curry irlande.jpg

Photo : Steve Mc Curry (Irlande)

 

Ainsi, donc, il était allé à la Clairière aux Murmures. Ou plutôt, non, il n'y allait pas : il fermait les yeux et puis il y était. Il n'y allait pas selon son bon vouloir non plus : il était convoqué, sans savoir à qui sur place il aurait à faire. La vieille femme, aussi sage que revêche et exigeante, ou la jeune femme belle et radieuse, aussi magnifique qu'inaccessible ? A moins que les deux ne fussent la même, optant pour des apparences diverses en fonction de ses besoins ? 

Il était donc dans la clairière, et c'était la vieille femme qui l'attendait. La voyant, son premier réflexe fut de penser à faire demi-tour ; mais comment faire demi-tour d'un lieu dont on ne sait même pas exactement comment on y arrive ? Il s'approcha d'elle, assise sur son billot de bois sculpté, à-côté de l'Arbre-Ancêtre. 

-Assieds-toi ! Lui intima-t-elle, lui montrant une autre souche d'arbre, non sculptée celle-ci.

- Tu te doutes n'est-ce pas pourquoi je t'ai fait venir ?

- C'est-à-dire que... n...

- Il ne s'en doute pas ! C'est toujours comme ça avec les humains de ton genre !

 -Alors figure-toi que je t'ai fait venir, parce que cela fait une éternité -toute relative bien sûr- que tu te répands à qui veut t'entendre (les pauvres!) à propos de tes ancêtres. Comme quoi, ce serait à cause d'eux que tu passerais à côté de ta vie, qu'ils étaient pour beaucoup alcooliques, suicidaires -voire suicidés. Morts à la guerre en de troubles circonstances, mauvais pères, pitoyables en amour, j'en passe et des meilleurs...

- Oui et c'est vrai, tout cela non ?

- Ne n'interromps pas s'il-te-plait ! Tu sais très bien que le temps nous est compté et que la connexion n'est pas éternelle ! Donc, oui, tout cela est vrai. Et même sans doute plus encore. Mais toi qui te targues de sagesse, de compassion et de pardon, t'ais-tu posé, ne serait-ce qu'une seule fois, la question de leur souffrance à eux ?

- Euh... Non...

- Parce-que voilà, beaucoup d'entre eux ont eu des vies difficiles. Et mettons de côté pour l'instant, leur propres responsabilités si tu veux bien. Ils ont souffert tu sais. De ne pas avoir pu faire mieux, d'avoir échoué. Et tu sais, il n'y a pas plus lucides sur la réalité de ce qu'ils laissent derrière eux que nos ancêtres une fois partis. Ils aimeraient bien disparaître pour de bon, vois-tu, mais la souffrance qu'ils constatent ici-bas les en empêche. Toi, tu t'imagines qu'une fois là où ils sont, ils seraient toujours et encore là pour te pourrir la vie. Idiot ! En fait ils attendent un signe de toi, tout simplement un signe. Qui leur dirait quelque chose qui ressemblerait à « pardon », ou bien encore à du bonheur.

Oui, du bonheur ! Tu te complaît à penser qu'ils sont là où ils sont, uniquement pour te pourrir la vie. Mais tu ne crois pas qu'ils ont autre chose à faire ? Tu ne crois pas que l'on meurt sur cette terre sans que ça ne te change profondément le caractère ? Ils sont là, tout autour de toi pour t'aider, mais tu les rejettes comme de pauvres malpropres. N'oublie pas une chose : si tu es unique, singulier et vivant, c'est grâce à eux. Tes ancêtres ne sont pas là pour te nuire, ils sont heureux, quand toi tu es heureux ! Quelle que soit la vie éreintante et désespérante qu'ils ont eue. Tu comprends ?

- Euh, excusez-moi, ça va un peu vite pour moi, là. Et puis, je suis en colère moi ! L'au-delà, les morts autour de nous, je veux bien. Mais dans cette vie-là -la mienne, pas la vôtre- je sais très bien ce que certains m'ont fait. Et vous le savez aussi bien que moi, c'était pas du gâteau !

- D'accord, oui d'accord, lui répondit-elle pour le coup adoucie. Mais dis-toi que tu as deux choix. Soit continuer comme ça, confit de colère et de ressentiment, refusant d'être heureux et d'accomplir ta vie par une sorte de fidélité maladive (oui, désolé, mais c'est le mot !) à ce que tu as subi ; soit expérimenter cette chose toute simple consistant à te dire que tu as le droit d'être heureux.

- Plus facile à dire qu'à faire !

- Évidemment, et c'est pourquoi je t'ai fait venir. Tu nous as, et ce n'est pas le cas de tout le monde ! Donc, à partir d'aujourd'hui, tu vas -en continuant de chercher ce qu'ils ont vécu lors de leurs derniers passages-, tu vas les penser non pas comme des êtres malfaisants, mais comme des êtres en souffrance qui attendant pour être libérés que toi, tu le sois. D'accord ?

- Libéré, c'est ça, que je sois libéré ? Demanda -t-il, soudain très motivé.

- Oui, c'est ça. Et tu vas leur envoyer de l'amour, et du pardon -oui, je sais, c'est le plus difficile. Tu vas leur parler. Tu es écrivain tu trouveras bien les mots. Tu vas leur dire à quel point tu comprends leur souffrance ; que tu les aimes, que tu leur pardonnes et que tu les libères. Tu vas être tout miel avec eux. Et surtout tu vas arrêter de les rendre responsables de ta propre incapacité à vivre. Ils sont responsables de ce qu'ils ont fait et toi tu es responsable de ce que tu fais. Tu es responsable de ta vie, plus qu'eux de la tienne.

- Je vais essayer.

- Tu ne vas pas essayer, tu vas le faire. Essayer est un mot qui n'a pas cours ici ! Et tu le sais, j'ai tous les moyens de vérifier ! Ah et j'oubliais : dorénavant, je t'interdis, tu m'entends bien ? Je t'interdis, de dire du mal d'eux. Pas une seule fois ! Tu as une photo de ton père ?

- Oui, je crois.

- Tu vas la prendre. La glisser dans un paquet de Gitanes filtre -tu te souviens à quel point il aimait ça n'est-ce pas ? Et puis tu laisseras le tout un mois sur un autel. Et tous les jours, tu auras une pensée tendre pour lui. Et au bout d'un mois, tu brûleras le paquet et la photo. D'accord ?

- Oui, d'accord, sachant que je ne sais même pas si cette marque de cigarettes existe encore...

- Tu trouveras bien une solution. Ah et tu diras aussi à ta mère, que contre toute attente, il s'inquiète beaucoup pour elle !

- J'imagine déjà sa tête...

- Ah et puis la prochaine fois, on parlera de toi. De ce que tu as pu commettre dans tes autres vies. Ce que tu as laissé derrière toi. Et là mon gars, tu rigoleras moins... Allez, va ! Et n'oublie pas tu es un trésor bien plus précieux que tous les diamants du monde. Et n'oublie pas non plus que dorénavant, que tu le veuilles ou non, tu as une mission : celle de réparer ton arbre.

« Réparer mon arbre ». Il aurait voulu poser des questions, mais outre qu'il savait que ce n'était jamais le lieu ni le moment, à la fin de ces mots, la Clairière aux Murmures avait disparu. La vieille n'était plus là, pas plus que l'Arbre-Ancêtre et les deux souches de bois. Il n'y avait plus que lui, allongé sur le canapé de son salon. Il se leva, se vêtit, et partit en quête d'un bureau de tabac. Inexplicablement soulagé d'un poids qui lui plombait le cœur depuis l'aube de ses premiers souvenirs...

Commentaires

Votre texte me ramène en mémoire ce refrain....
Auprès de mon arbre
Je vivais heureux
J´aurais jamais dû
M´éloigner de mon arbre
Auprès de mon arbre
Je vivais heureux
J´aurais jamais dû
Le quitter des yeux
;-)

Écrit par : Tanakia | 08/09/2013

Ne se souvenir que du meilleur...
Même pas besoin de pardonner, OUBLIER...
Personne n'est tout blanc ou tout noir...
Ce que dit cette femme est bigrement "narratif".

Écrit par : Françoise | 08/09/2013

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