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10/05/2013

Manifeste pour la vie intérieure et pour que vive une forme de conte qui la nourrit.

Nara-Dreamland.jpg

 Le parc abandonné de Nara Dreamland (Japon)

(Photographie : Chris Luckhardt)

 

Je suis conteur, et donc, a contrario d’autres formes artistiques, je n’ai rien à montrer mais tout à suggérer.

Cela signifie que l’essentiel du travail visant à faire vivre une narration repose sur l’auditeur qui, à partir de ce qui lui est proposé, se doit de faire vivre en lui ; images, émotions, résonances, reconstitution narrative, réflexions… Le talent du conteur consistant donc à permettre à celui qui l’écoute de faire ce travail-là, de la manière la plus profonde et la plus enrichissante qui soit.

Cette part de nous à laquelle s’adresse le conte est une zone bien particulière faisant appel à de multiples talents :

  • Des savoirs cognitifs (à titre d’exemple ; savoir reconstituer et se remémorer au fil de l’histoire les épisodes précédents, et savoir anticiper autant que faire se peut la suite de l’histoire en replaçant le tout dans une dynamique narrative ; avoir un niveau de vocabulaire suffisant ; avoir la capacité de concentration nécessaire ; éventuellement pouvoir replacer l’histoire dans un contexte social et historique).

  • Une capacité en entrer en résonance émotionnelle avec ce qui est raconté, à entrer en empathie avec les personnages.

  • Une faculté à faire « silence en soi » pour laisser s’exprimer les images et les émotions ; à se mettre dans une disposition à recevoir, à devenir comme une plaque sensible sur laquelle apparaîtront motifs et images.

  • Une disposition à accepter « d’être mu » par des symboles, des motifs, des archétypes qui sont à entendre et à prendre d’au-delà de l’apparente simplicité des choses racontées.

L’ensemble de ces facultés, dont seuls quelques exemples ont été présentés ici, porte un nom : la vie intérieure.

C’est à elle que s’adresse le conteur. Sans elle agissant au cœur de l’auditeur, pas de magie, pas d’images, pas de résonances, pas d’adhésion. Juste une succession pauvre et stérile de mots, juste l’écorce des choses et rien à l’intérieur. Une orange sans couleur, sans jus et sans saveur.

Mais comment définir cette vie intérieure ?

Elle est par sa nature même invisible et invérifiable. Elle est produite par chacun tout autant qu’elle nous façonne à notre insu. Elle échappe à la production objective. Elle n’est pas une construction consciente. Elle est un espace intérieur. Elle est une voix parfois murmurante, parfois vindicative. Elle vit en nous, presque indépendamment de nous et n’a pas obligatoirement besoin de stimuli extérieur pour se manifester. Elle est un mystère que nous pouvons travailler, développer, enrichir… comme nous pouvons la faire taire, l’éteindre, l’endormir, la tuer. Elle est la première chose à se manifester à nous le matin au réveil, et la dernière à s’exprimer le soir avant de s’endormir. Elle est la graine tout autant que le fruit de toutes nos constructions mentales, de toutes nos expériences, de toutes nos émotions… Nous l’évoquons et parfois l’invoquons. Elle est fragile tout autant que parfois d’une force apocalyptique…

Son espace ? Le silence. Le bruit la fait se calfeutrer.

Son rythme ? La lenteur. La vitesse l’asphyxie.

Son langage ? Peut-être plus que les mots, les symboles, les archétypes, les mythes, les émotions, les sensations.

Son royaume ? Les rêves, les contes, les légendes, la poésie, la musique, les pratiques méditatives.

Son paradigme ? L’intériorité.

A qui appartient-elle ? A l’intime, au secret, à l’entre soi. Et pourtant, sans elle, impossible d’entrer véritablement en relation avec l’autre. Une relation authentique consiste en deux espaces intimes qui acceptent pour un temps de se rencontrer et d’échanger afin d’entrer en résonance.

Indétectable par nature, elle est un trésor secret qui ne semble rien produire d’utile pour la machine économique qui, volontairement ou pas, fait tout pour la faire taire, pour l’anémier -voir la tuer- par manque de nourriture appropriée…

Le conte, par sa nature, est frère gémellaire de cette vie intérieure ; et les conteurs, parce qu’ils s’adressent à elle en utilisant son langage -qui est entre autre celui des contes- le savent bien : cette vie intérieure n’est pas toujours aussi présente qu’il le faudrait chez certains spectateurs qui, parfois, à leur insu -et parce que la vie que l’on mène nous éreinte parfois littéralement- confondent oubli de leurs soucis et oubli de soi.

La société du spectacle nous propose du rêve, de l’oubli de nos soucis (et je reconnais volontiers y avoir souvent recours) ; l’art nous éveille au risque de nous déranger. Il nous rappelle à l’urgence de vivre, non pas au sens d’une vaine agitation, mais à celui d’une présence pleine et vive au monde. Là où la première offre un oubli, le second nous propose un éveil à nous-mêmes. Oh bien sûr, tout divertissement n'est pas mauvais en soi -je le répète je m'y adonne avec plaisir- mais vient un moment où, comme le dit une expression un peu oubliée : « c'est la dose qui fait le poison ». Quand il n'y a plus que ça, et c'est bien ce qui est en passe d'advenir.

Car cette confusion entre divertissement et donc « oubli de soi » et « éveil à soi » ; des conteurs eux aussi y succombent. Des programmateurs de conteurs les confondent ; privilégiant la volonté de faire rire et d’amuser (but absolument noble et admirable, mais dévoyé la plupart du temps), à celle de tenter de nourrir cette vie intérieure que l’on étouffe ; et ce sous tous les prétextes possibles, dont une certaine forme de « marketing culturel » consistant à programmer uniquement en fonction des goûts supposés (et souvent caricaturés) du public.

S’en suit toute une litanie de spectacles sensément « drôles et enlevés », jouant sur le second degré, rabaissant, par exemple, la Parole du conte merveilleux à de frauduleux vaudevilles de bacs à sable sous prétexte de « dépoussiérage » ou d’adaptations supposée adaptées à l’univers des enfants…

Cette confusion est criminelle. Criminelle parce que si l’on accepte le fait que notre intériorité est la condition-même de notre réalisation personnelle -voire d’un accès à une certaine transcendance-, c’est une part de notre propre humanité que nous saccageons en toute insouciance. Et là, pour le coup, ça n’a plus rien de drôle. Parce que perdre le contact avec sa vie intérieure est cause d’une immense et terrifiante souffrance psychique produisant toutes sortes de maux allant de la dépression, à des addictions diverses et variées au sein de sociétés ayant perdu tout élan.

Je connais grand nombre de conteurs, dépositaires de cette exigence-là, experts en vie intérieure, maîtres en fonctionnement de la psyché, explorateurs des royaumes du dedans, qui peinent comme des mules à trouver emploi alors que ce qu’ils font est d’une beauté sans nom, et infiniment plus aventureux et courageux, que bien des artistes ayant pignon sur rue, parce que rassurants dans la mesure où il semble qu'à leur écoute nous sortions indemnes. Indemnes en surface, oui sans doute, mais combien malheureux dans le dedans, insatisfaits et blessés de l’intérieur, à cause un appel, d’une petite voix niée, appelant à la nourrir, promesse pourtant d’indicibles royaumes et merveilles, mais que personne n’écoute…

Pour terminer je voudrais faire citations, lues ou entendues il y a peu, de deux conteurs appartenant tous deux à cette espèce on ne peut plus exigeante : Claude Mastre et Patricia Gaillard.

Le premier parlant du conte comme se devant d’être « un murmure de qualité ». J'aime cette idée du murmure comme antidote au grand fracas du monde. Et s'il s'avère porteur de sens, alors quelques portes du royaume pourront s'ouvrir...

La deuxième ayant écrit sur son blog un texte qui est lisible ici et que je ne peux résister de citer en entier :

« On dit que la mode est aux récits de vie, aux textes déjantés, ou drôles, ou trash. Mais la mode je la laisse à qui veut s'y soumettre. Je suis conteuse du merveilleux et le resterai jusqu'à mon dernier souffle.

Le conte merveilleux s'adresse au cœur, pour le recevoir il faut faire taire la raison qui règne sur nos vies. C'est un travail difficile que le creusement de nos endurcissements vers nos rêves enfouis qui sont faits d'innocence. L'innocence est peut-être ce paradis perdu que nous cherchons sans cesse dans tous les bruits du monde, alors qu'il repose en nous, patient, silencieux, inaltérable.

Le conte merveilleux nous propose des chemins pour l'entrevoir. Sachons nous faire, ne serait-ce qu'un instant, assez légers pour le suivre, et pour ne plus sourire de la voie discrète et féerique qu'il nous ouvre. Il est l'or qui dort dans l'écrin de nos rêves, il est le nectar de dieux dans un gobelet de terre.

L'homme est-il neuf ? Pas plus que la pierre, la source, l'arbre, l'oiseau. Son savoir érige peu à peu des barrières autour des prés originels où l'herbe douce espère nos pieds. Retournons y danser...

Car, tandis que penchés vers des tâches qui nous semblaient très hautes nous avons trop longtemps laissé ces histoires aux enfants, ces êtres capables d'enchantement nous les ont conservées vivantes.

Le conte merveilleux, plus que tout autre, nous vient d'un temps où nous fréquentions les ponts qui mènent d'un monde à l'autre et son langage symbolique s'adresse à cette part de nous qui s'en souvient.

Conter le merveilleux, c'est évoquer les mondes impalpables qui brillent dans nos mémoires, c'est re-dire encore et encore ce qu'on a oublié et les chemins discrets qu'il convient d'emprunter pour retrouver notre demeure, cette terre féconde, ce ciel et ces étoiles, bien plus proches qu'on ne dit et le temps, cet ogre, que nous avons créé de toute pièce et qui cache sous son manteau un trésor qui nous revient.

Conter le merveilleux, ce miracle, je ne cesserai jamais. »

Louée, nourrie, protégée, aimée, soit notre vie intérieure, voie du Cœur et de l’indicible mystère ! Et louée, protégée, couvée, développée, soutenue, soit cette forme du conte qui en parle le langage ! C'est de notre humanité dont il est question ici...

Commentaires

"Le conte merveilleux, plus que tout autre, nous vient d'un temps où nous fréquentions les ponts qui mènent d'un monde à l'autre et son langage symbolique s'adresse à cette part de nous qui s'en souvient."

C'est tout à fait ça...le langage de l'âme et du sens , dans un monde où ne prévaut que le langage de l'efficacité, de la technique et du rationnel...

A sauvegarder absolument !

Merci pour ton billet...superbement bien écrit ...et qui me touche beaucoup.

Écrit par : La Licorne | 11/05/2013

Je suis allé faire un tour sur le blog de la Licorne... Et je reviens ici pour te dire que je suis d'accord sur le fond, bien entendu. Quelques réserves sur la forme, peut-être... Ou sur l'effort que tu sembles faire pour définir et clarifier ce qui est au fond plus mystérieux et plus insaisissable qu'on le voudrait. On en reparlera à l'occasion ? Pour la petite citation, bien entendu je suis d'accord. Mais elle est un tantinet incomplète : il me semble que je disais de ce "murmure de qualité " qu'est pour moi le conte qu'il est aussi un "petit" murmure, et surtout qu'il est "têtu". Oui,"têtu". Ce mot convient bien à ce qui anime Patricia quand elle propage et partage à sa manière (vibrante) les contes merveilleux. Ce qu"elle en écrit est merveilleux aussi, comme les contes, -et merveilleux comme elle. CM.

Écrit par : Mastre | 13/05/2013

Je suis sans mots tant ce billet sonne juste.
Sinon la photo est de Chris Luckhardt qui affectionne les photos de ruines et lieux abandonnés (http://www.flickr.com/photos/motionblur/7007708312/ )

Écrit par : Frédérique | 17/05/2013

Merci pour l'info Frédérique, je corrige !

Écrit par : l'homme au bois dormant | 18/05/2013

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