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23/04/2013

D'un Chant

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Giotto : Saint François D'Assises prêchant aux oiseaux

 

Certains se revendiquent d’une terre, d’une croyance ou d’une nation. Moi, délibérément, je suis d’un chant. Et ce chant, jour après jour je le sens, de moins en moins de personnes ont envie de l’écouter.

Je te parle de là d’où je suis le plus souvent : une ville pour laquelle je travaille, une ville périurbaine aux habitants inquiets et exténués entrant un peu plus chaque jour dans la grande ombre du monde.

Et cette ombre-là ces dernières semaines s’est abattue de toute son envergure : attentat à Boston, propos homophobes exhalant des relents putrides d’un autre âge que nous croyions presque disparus, explosion meurtrière aux États-Unis, viol et torture d’une fillette de cinq ans en Inde, ce matin attentat à Tripoli, récession économique en cours, augmentation sans fin du taux de chômage, mensonges publics d’un homme d’état devant le parlement… Autant de coups de bélier nous enjoignant de ne plus croire en rien et de laisser notre cœur s’obscurcir de ressentiments et de résignations macérantes. La colère (pour peu qu’elle soit canalisée par des pratiques démocratiques), la colère, oui, serait encore préférable, mais même elle s’est éteinte.

Restent les embouteillages du samedi pour accéder au centre commercial, les DVD à regarder à la maison et, quand il fait beau, parfois, les barbecues du dimanche avec les voisins pour oublier la peur des lendemains, l’éreintement et l’impuissance.

En cette ville-là, en ces villes-là, les salles de spectacle se vident : aucun habitant de la ville aux deux derniers spectacles proposés, là où il y a un an encore, à programmation comparable, nous refusions du monde. Et dans la rue, cette grimace de dégoût à peine dissimulé d’un père auquel l’enfant suggérait avec enthousiasme d’aller écouter un spectacle de conte…

Je me dois d’avouer une chose terrible : j’ai commis une erreur. Dans le texte de présentation de ce spectacle de conte, j’ai écrit ça : « Un moment de rêve et de découverte pour éveiller vos enfants à la richesse du monde ». Et vois-tu, j’ai la conviction -de cette part de soi qui sait bien mieux que nous- que c’est à cause de cette phrase que les gens ne sont pas venus. Car pour emmener ses enfants sous prétexte de cette promesse-là : « éveiller vos enfants à la richesse du monde », il faut avoir encore des raisons de croire, il faut arriver à voir autre chose que la cruauté sordide du monde, il faut parvenir à voir la Vie et non pas le chaos de notre monde. Ainsi, parler de merveille du monde peut faire agression, propos de nantis, délires de rêveurs…

La grâce est aussi fragile qu’un voile de dentelles soulevé par le vent. Un rien l’étouffe, un rien la contraint, un rien l’éteint. Et toute cette suie qui la recouvre au fil des jours et des semaines qui passent.

« Je suis d’un chant, et de moins en moins de personnes ont envie de l’entendre ». Mon chant ne s’éteint pas, ne s’éteindra sans doute  jamais tant que je serai conscient, simplement je ne sais plus quoi en faire. Ces derniers jours, moi aussi, j’ai plongé dans les eaux noires de l’incompréhension, de la fatigue et de la colère. Toute grâce envolée. Tout combat perdu d’avance. Il n’y a pas pire souffrance que lorsque notre mythe intérieur ne trouve plus sa place dans le monde. Lorsque notre héros intérieur s’incline devant l’adversité, laissant les fantômes prendre toute la place.

Nous vivons une époque (mais y en a-t-il eu d’autres ?) qui tue les héros intérieurs en chacun au profit d’une grosse machine à faire tourner.

Nos mythes psychiques ont besoin d’être nourris, renforcés, aimer. Chacun le fera à sa façon. Pour ma part, quand bien même serions-nous les derniers à en parler, il reste l’art et quelques moments de grâce arrachés au chaos : un laveur de carreau sifflotant une chanson de Piaf qui essuyait les verres, toutes les feuilles d’un arbre sortant de leur gangue la veille de la seule journée de printemps que nous ayons eue, cette magie de samedi dernier d’un spectacle magnifique même si la salle était presque déserte… et puis, deux choses.

Samedi soir en voiture, à la radio, la version live de 1963 de « My Favorite Thing » par John Coltrane et son quartet historique. Ce solo de Mc Coy Tyner autour d’un accord, cette ardeur bouleversante, ce son tendu, lyrique, du saxophone, cet ange soudain dans la voiture… (à côté, sûr que bien des musiques paraitront fades) et puis cet album d’Arthur H et Nicolas Repac autour des poètes de la Caraïbe francophone (J’y reviendrai prochainement). Une autre merveille pour le moins, et cet extrait d’un poème de René Depestre :

« Culbuté par la grosse houle du siècle

Au feuillage musicien des mots je lave

Mon époque à l’eau de la tendresse du soir »

(« Rage de Vivre » - Seghers)

Ce poème, je l’offre au monde, emporté par le vent, sans doute tombera-t-il dans le creux de quelques oreilles éparses mais qui pourtant, sans le savoir, contribueront à sauver le monde. Envers et contre tout…

 

Commentaires

J'ai la musique dans les oreilles.

Pourvu qu'elle parcoure et inonde mes synapses dans ma tête pour que j'oublie que ce matin, j 'ai été confrontée à l'ombre.

Et à la question d'une amie qui m'a dit : "Mais pourquoi cela t'affecte tant?"
J'ai répondu : " Que veux-tu, mes héros intérieurs n'arrivent pas à accepter cela"

Dis-moi Domi, peut on dire à ces héros intérieurs qu'ils soient un peu plus tolérants quant à l'ombre, pour arriver un tant soit peu à se protéger?

Ce soir j'ai la sensation d'être une handicapée à cause de ces héros là, qui m'habitent, qui sont tellement présents, qui me guident de telle sorte que la même situation se représente au cours de ma vie. Une broutille pour certains, un monde pour moi, et dans tout ça c'est moi qui me dépatouille, pédale, patauge...

Voilà la musique dans la tête je fais ce vœux en forme de prière :

"Mes Héros,
Chers à mon coeur,
Donnez moi la clarté d'esprit,
Donnez moi l'aplomb émotionnel
Donnez moi l'habileté
Pour que ce nœud qui revient périodiquement dans ma vie
Soit à jamais délié, et réglé.
Alors je pourrais en toute sérénité
Vous laissez vous déployer car dès cet instant je saurai et serai.
Amen."

Et pour le nombre de personnes participant au conte : même s'il n'y en à que 1 c'est tout aussi important que s'il y en avait mille, parce que c'est à ce moment là que cette personne là avait et venait écouter, entendre, prendre ce je ne sais quoi utile à son âme, à son esprit, à ses héros aussi.

Hey, dis donc cette musique elle dépote un max.
Minute 15 de l'écoute...tu crois que ça va finir tellement c'est l’apothéose et bien non...le flux reprend... un peu comme ces feux d'artifice ou tu te dis : "la ça doit être le bouquet final...ah ben non dis donc ça continue!!!"

J'ai hâte d'être en juillet.

Bise à la Dam'Tina (Tigresse Turner), et à toi.

Et puis tu sais quoi la où il y a un seul filet de lumière , l'ombre n'est plus tout à fait l'ombre, hein?

Écrit par : flo | 23/04/2013

Merci Flo. En larmes sur ce coup-là... Vivement juillet, oui, que l'on se parle de tout ça... Je vais me coucher, je relis ton mail demain et si des choses me viennent je te dis...

Écrit par : lhomme au bois dormant | 23/04/2013

Au moins tu dis, tu sais pleurer sans haïr ton prochain, tu tiens bon quand même tu auras fait, dans ton boulot, tout ce que tu pouvais. Je crois que c'est ce qui permet de vieillir debout , avoir fait avoir cru avoir alimenté en nous .

parfois je pense à M Luther King, par ex, et aux States où les noirs n'avaient droit à rien comme les blancs. Je pense à tous ceux qui éclairent le monde, même à une échelle de colibri, surtout à une échelle de colibri. le résultat compte moins que le déroulement de nos spirales, lentes et qui s'ouvrent.

Je dois être aveugle et sourde mais je me refuse à trouver le monde moche, les politiques pourris, la société en crise. j'ai toujours l'idée que derrière et devant , tout a déjà été vécu de mille façons. j'ai tort sans doute. Je me refuse avant tout à être victime de quoi que ce soit. Par contre, oui, il y a des lieux où je ne peux plus vivre, de ces grandes villes où je pourrais perdre toute foi

Écrit par : Laure | 27/04/2013

Laure : tu as décidément le talent des phrases extraordinaires qui n'appartiennent qu'à toi ! "le déroulement de nos spirales, lentes et qui s'ouvrent", en est une magnifique !

Écrit par : lhomme au bois dormant | 28/04/2013

Les commentaires sont fermés.