Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02/04/2013

Les chambres d'hôpital

annie leibowitz susan sontag.jpg

Annie Leibovitz : Susan Sontag

 

 

Les chambres d’hôpital bruissent du bruit des corps bougeant sur les draps, des moteurs des respirateurs et des lits à air.

Les chambres d’hôpital sont des endroits hors du monde et hors du temps ; les corps occupés à se réparer ou à mourir délaissent la parole et investissent un grand silence blanc, juste rythmé de bruits ritualisés : les chariots passant dans le couloir, ceux des techniciennes de surface, ceux des aides-soignantes chargés de couches et de linge, celles des infirmières aux allures high-tech, les relevés de température aux pieds des lits ayant été remplacés par les ordinateurs. Seuls, parfois des râles ou des cris viennent taillader cette étoffe de silence-là.

Les corps y reposent, les corps y souffrent, attendent, espèrent, se résignent, lingés et langés dans des tissus blancs impersonnels effaçant tout effet personnel.

Les soignants y sont dévoués pour la plupart, attentionnés, professionnels, bienveillants au mieux, excédés au pire. Les sourires sont polis et un peu forcés, les rires se sont exilés et la Parole n’existe plus.

Ceux qui s’y soignent côtoient ceux qui y meurent, souvent dans les mêmes chambres.

Ma mère s’y soigne, sa voisine de lit s’y meurt. Une femme qui dut être incroyablement belle, grande avec des yeux bleus dévorant tout le visage. Elle aurait pu avoir été danseuse. Elle a 90 ans et peut-être a choisi de ne plus parler, même quand son fils vient la voir. Allongée ou dans le fauteuil, elle se recroqueville comme aspirée par la position fœtale, comme un retour à l’origine. Pourtant, que je lui souris et son visage s’illumine d’un sourire. Elle semble absente et pourtant entend tout. Elle est dans cette torpeur de l’avant mort, mange un peu, laissant ses forces décliner jusqu’à la fin. Parfois, sa chemise de nuit glisse, laissant apparaître une épaule pour laquelle on devine que plus d’un homme se serait damné pour l’approcher. Maintenant, elle est une épaule maigre de vieillarde attendant, mais son regard reste d’une intensité intacte et bouleversante qui m’a rappelé celui de ma grand-mère aux urgences après sa tentative de suicide. Un regard qui te pétrifie sur place et te renvoie aux seules questions qui vaillent comme : qu’as-tu fais de ta vie ?

Les aides-soignantes passent, lavent, changent, ôtent urine et matières fécales pour rendre dignité, font manger, font boire, soulagent.

Aucun bruit du dehors ne parvient jusqu’ici. On sait presque soigner les douleurs du corps, mais que perçoit-on des douleurs de l’âme et du cœur ? Ces femmes maigres, deux par deux dans chaque chambre ne parlent presque plus. Ma mère, elle-même, est trop lasse, trop faible. Et quand les mots ne peuvent, reste juste la Présence. Parfois un peu gênée, un peu empruntée, un peu maladroite. Et puis aussi, les petits gestes : remplir un verre d’eau, déplacer un oreiller, poser une gaze humide sur des lèvres desséchées comme j’ai eu à le faire pour mon père il y a bien des années.

Ce que je me suis dit, visiteur trop rare, pouvant entrer et sortir à ma guise, marcher, courir, conduire, parler… ce que je me suis dit, sans en être certain mais pourtant…, c’était que ce qui rendait peut-être notre société malade s’était de s’être caché ses morts et ses malades. Parce qu’il m’a semblé que finalement, toute croyance, ne peut trouver sa propre validation qu’à l’aune de cette proximité-là. Que vaut une croyance, une parole, si elles s’avèrent inefficaces, décalées et inutiles près d’une personne en fin de vie ? Que pèse un amour qui s’avérerait vain en la circonstance ?

Cette prégnance-là, nous l’avons cachée. On meurt à l’hôpital, laissant à des professionnels le soin d’accompagner, puis de laver et d’embaumer. Avant, il n’y a pas si longtemps, on mourait à la maison. Les enfants voyaient les corps, passaient lors des veillées mortuaires. On tuait les bêtes au vu et au sus de tous dans les cours de fermes. Maintenant on s’est fabriqué un cordon sanitaire, cachant la souffrance, la douleur, la mort, le sang, la merde et se privant aussi de la grandeur du Cœur dont nous pouvons faire preuve en ces moments cruciaux…

Peut-être faudrait-il inventer une sorte de service civique d’aide à la personne au cours duquel des jeunes (ou moins jeunes) gens se verraient confier visites et quelques soins à des personnes en fin de vie. Perspective bien sombre m’objecteras-tu pour une jeune âme de vingt ans. Mais il vaut mieux parfois des soleils noirs que cette ignorance oublieuse faisant miroiter que tout serait plaisir et insouciance… C’est dans cette « source noire »-là que peut émerger un authentique appel de vie ; car c’est là, en ces moments-là, que « Vivre » prend toute son ampleur et toute sa grandeur. C’est là, en cet endroit-là, très exactement, que l’on peut vraiment parler d’Amour, de générosité et de Présence, et confronter nos beaux discours et nos si belles croyances à l’irrémédiable…

La mort et la souffrance sont là pour nous apprendre à vivre grâce à la conscience de notre propre finitude. A vivre avec nos peurs, nos embarras, nos timidités, nos empêchements… mais aussi avec notre amour et une reconnaissante intacte pour le fait d’être vivant.

« Les chambres d’hôpital bruissent du bruit des corps bougeant sur les draps, des moteurs des respirateurs et des lits à air. » et moi je pense à ma mère si faible et si courageuse en même temps, et à cette vieille femme mourante, si belle et que je ne reverrai sans doute jamais, mais dont la beauté du regard m’a rappelé la nécessité et l'urgence à vivre et à aimer…

Commentaires

Larmes.

Écrit par : Françoise | 03/04/2013

Je pense aussi à ma petite maman, si faible aussi en ce moment...
Chaque jour je lui dis "à demain" pour éviter de penser à "après demain",
Chaque jour je lui dis "à demain" comme pour repousser la fin...

Écrit par : Petite Voix | 03/04/2013

De grosses bises
dans l'essentiel de la vie et de ce qu'on veut être

Écrit par : Laure | 06/04/2013

Les commentaires sont fermés.