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23/02/2013

un autographe

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Il avait connu la gloire, avait eu des hauts, avait eu des bas, et finalement avait décidé qu'il voulait juste pouvoir déjeuner en paix. Rester au sommet demande une énergie disproportionnée qui n'a de sens qu'à la condition d'avoir besoin de combler des gouffres. Lui, avait du sang gitan dans les veines ; il était fait pour vagabonder, pas pour les plans de carrière, et avait donc disparu des écrans médias pendant huit ans.

Personne ne connaît la recette de la chanson éternelle. Lui en avait très probablement écrit au moins deux.  Une de celles qui restent dans la conscience collective et que les gens se chantent dans leur tête à différents moments de leurs vies. Une chanson se doit de rester simple ; vouloir faire oeuvre la tue. Elle doit avoir la légereté d'une aile de papillon et la profondeur cachée d'une mine de sel. Elle se doit d'échapper à tout calcul, elle se doit de s'imposer au-delà de la volonté de son auteur.

Lui, avait rencontré un frère avec lequel il travaillait dans une osmose rare que tout le monde leur enviait. C'était un ami commun -digne héritier d'une dynastie télévisuelle- qui les avait présentés. Un coup de foudre comme les hommes parfois peuvent en vivre entre eux. L'un le saltimbanque, et l'autre l'écrivain calé, à l'époque, dans les marges de la littérature officielle qui ne tarderait pas pourtant à venir lui manger dans la main. Stephan et Philippe. Philippe et Stephan. Et entre eux quelques fantômes plus ou moins inspirants ou trop impressionnants : Dylan, Raymond Carver et quelques dizaines d'autres...

Ils étaient quelques uns à considérer "Déjeuner en Paix", comme le parangon du texte de chanson. Beaucoup savaient qu'il suffisait de changer ne serait-ce qu'une virgule ou un mot à : "J'abandonne sur une chaise, le journal du matin, les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent" pour tout foutre en l'air. Une sorte de simplicité évidente mais aux résonnances abyssales. Et puis, il y avait eu cette chanson. Il dit que lorsqu'il en a reçu le texte, il est resté sans voix et sidéré avant de l'aimanter sur le frigo. Jusqu'à finir par se dire qu'un texte pareil devait être mise en chanson sur la musique la plus simplissime qui soit. Finalement un truc presque electro, un moyen habile diraient certains, la stratégie de la liqueur au sein d'une bouchée de chocolat amer. Il existe quelque part une version piano à faire couler les larmes. "On sait quand ça commence, pas quand ça finira, on sait qu'on a la chance, terrible, d'être là". Ce qu'il ne savait pas, c'est que bien des années plus tard, une américaine exilée en France depuis près de trente ans, en ferait une version voix / guitare acoustique absolument visitée par les anges. Comme si Bach, au lieu de chanter la Vierge et l'Enfant Jésus, s'était mis en tête de chanter la toute simple étreinte d'un enfant dans les bras de sa mère dans un appartement quelconque d'une ville quelconque, apportant une grandeur bouleversante au fil inconstant des jours qui nous bercent. Une splendeur oui, même pas enregistrée et qui sans doute ne le sera jamais...

Il était donc là, entre deux balances à attendre dans cette salle de la banlieue parisienne, lorsqu'il a vu arriver vers lui un jeune homme, grand comme le sont tous ceux de sa génération, des dreadlocks jusqu'au milieu du dos, mince à la limite de la maigreur, le visage mangé par une barbe et quelque chose d'intense dans le regard. Il l'avait entreperçu un peu avant travaillant en cuisine. Le jeune homme s'est approché de lui et lui a dit :

- Vous savez, vous m'avez bercé toute mon enfance.

- Ah oui ?

- Oui, mes parents mettaient un de vos disques sans arrêt.

- Lequel ?

- "1 001 Vies".

- Ah oui, ça fait un bail...

Le jeune homme a alors sorti un papier un peu informe de son sac en lui demandant :

- Vous pourriez me faire un autographe pour mon père ?

- Oui, oui, bien sûr, mais attends...

Il a fouillé dans des papiers, en a sorti un beau carton tout blanc et lui a demandé :

- Il s'appelle comment ton père ?

- Dominique, il s'appelle Dominique.

- Ok.

Il a pris un feutre, a dessiné une barque, comme un écho à la pochette de son dernier album et a écrit : "à Dominique, de Stephan Eicher".

- Merci bien, merci a dit le jeune homme, pour le coup soudain un peu gauche, en s'en allant ; ne voulant pas le déranger plus longtemps.

- Hey, tu t'appelles comment ?

- Charlie monsieur, Charlie... 

Lui, est resté un moment silencieux. Cela lui plaisait que de jeunes adultes viennent lui dire qu'il avait bercé leurs enfances. D'autant que si les séances de dédicaces à la chaîne ne lui disaient rien, il y avait là pour le coup une histoire. Une belle histoire. Le chemin d'une chanson est décidemment imprévisible. "1 001 Vies", oui, c'est sur cet album qu'il y a cette chanson : ""On sait quand ça commence, pas quand ça finira, on sait qu'on a la chance, terrible, d'être là". "Oh Ironie" qu'elle s'appelle. Et là, pour le coup, il s'est dit que d'ironie, il n'y en avait point, il y avait juste une émotion douce et légère comme une chanson dans les matins d'été.

Deux trois jours plus tard, le Dominique en question est arrivé un lundi matin à son bureau, et sur le clavier a trouvé l'autographe délicatement posé. Ça lui a fait plaisir, vraiment plaisir... Comme quoi, si la vie est parfois cruellement ironique, il lui arrive aussi d'être tendrement joyeuse...

Commentaires

Doux, délicieux, délicat, ironie de nos choix....

Écrit par : Frédérique | 24/02/2013

Ha Stéphan Eicher ! :)

Il y a aussi "Pas d'ami comme toi" ou "Tu ne me dois rien" (dont une version live avec PH.Djian à faire hérisser les poils http://www.youtube.com/watch?v=BBJdrMI5T-s

Le jeune a eu bien de la chance de croiser quelques instants ce chanteur que j'ai pas mal écouté à une époque...
Le papa a eu bien de la chance que le fiston pense à demander un autographe pour lui...

Nous avons aussi bien de la chance de partager ce bonheur intimiste...

Merci !

Écrit par : Petite Voix | 27/02/2013

Merci pour ce remarquable texte. C’est un authentique bonheur de découvrir l’avis de citoyens connaissant le sujet ! Bonne continuation dans votre travail. Au plaisir de vous commenter à nouveau !

Écrit par : Stéphane | 16/10/2014

Les commentaires sont fermés.