12.02.2012
Au nom du fils
Couronne solaire
"L'adolescence, avec son sens de la révolte et de l'indépendance, apporte la détermination de trouver la vérité par soi-même, ne laissant prévaloir la parole de personne sur sa propre expérience".
Jack Kornfield.
Comme tout jeune homme de 18 ans, c'est un hypersensible, hyper émotif, aux colères homériques. Un mélange de nonchalance à la lenteur parfois exaspérante, et de poussées énergétiques surprenantes. C'est un bâton de dynamite au milieu d'une ligne de front. Un homard en mue qui n'a pas encore trouvé sa carapace. C'est aussi un intelligent dont l'éducation nationale n'a pas trouvé quoi faire. Non pas déscolarisé, simplement a-scolarisé tellement il déteste ça. Non par manque de capacités mais parce qu'il est fait d'un moule visiblement incompatible. Il est attachant tout autant qu'urticant ; un oursin avec une écharpe autour. Et s'il avait mis la même énergie pour les études qu'il a mise, par exemple, à apprendre toute la mythologie grecque ou la vie de Bob Marley, il serait sur les bancs de sciences-po...
Il est à un âge où l'on met les parents à distance. Non pas par rejet simpliste, mais parce que l'on a besoin de trouver ses références à soi, ses repères.
La musique est une de ses passions, et hier il faisait un concert dans une M.J.C. de la région parisienne, alors tu y es allé, pour la première fois.
A peine est-il monté sur scène que les 150 personnes du public se sont mises à hurler son prénom. Il s'est avancé nimbé dans la lumière, innondé de tous ces cris qui lui étaient déjà acquis, à lui et à son groupe, puis ils se sont lancés. Un mélange de ragga et de dub. Mais ce à quoi tu as assisté c'est à une transfiguration. L'adolescent un peu chafoin s'était transformé en un chanteur lead à l'incarnation solaire : gestes fluides et amples, corps dansant avec une force et une gracilité déconcertante, une présence canalisant une énergie collective très forte, et ses dreads virevoltant dans la lumière comme une couronne solaire...
Comme un papillon s'extrayant enfin de sa gangue, une métamorphose en temps réel. Une révélation , l'apparition d'un autre lui-même. Ils ont joué une vingtaine de minutes rappel compris, et en 20 minutes, il a fait chanté le public, les a fait danser, sauter, hurler et eux qui se pliaient de bonne grâce à ses sollicitations faites avec une assurance et un aplomb que je n'aurais jamais soupçonnés. Le boss s'était lui et ça allait de soi...
Mais au-delà de cet aspect, il y avait autre chose : sa joie et son bonheur. Le jeune homme souvent à l'humeur sombre et taiseuse arborait une faconde volubile presque virtuose, et surtout une joie magnétique, ample, puissante qui irradiait le tout et qui était belle et bouleversante. Il était heureux le gars, tellement heureux...
Alors bien sûr que les premières pensées qui viennent sont : "mais il est fait pour ça, c'est sûr !" ; et que les secondes qui viennent c'est : "ouais, mais faudrait qu'il bosse plus, qu'il ne joue pas la guitare que quand il en a envie, mais quand il le faut, c'est-à-dire tous les jours". Qu'il n'ait pas qu'un désir fort mais aussi un projet. Parce que des bons musiciens, et des chanteurs qui assurent, tu tapes dans le tas de sable et il en sort des milliers... Comme ce groupe qui les a suivi, avec des mecs de 20 ans qui ont déjà tout compris et pourraient déjà donner des cours... Le niveau musical de cette génération est ahurissant !
Au moment de partir, tu n'as pu t'empêcher de dire à sa mère "que nous pouvions être contents de ce que nous avions fait".
Mais qu'avons-nous fait exactement ? Mystère de l'éducation : ce qui nous revient, ce qui lui appartient, ce qui revient au monde dans lequel il a vécu. Bien sûr, tu penses à tous les concerts vus et à tous les artistes rencontrés grâce au travail de sa mère, tu penses à ces centaines d'heures passées à faire le boeuf, lui et toi à la guitare, ou bien encore avec son oncle saxophoniste et sa belle-mère chanteuse et musicienne... Tu te dis que bien sûr que tout ça a du jouer (en tous les sens du terme). Tu te souviens que lorsqu'il avait deux / trois ans, il te demandait le soir de jouer des rythmiques blues ou rock qui envoyaient et lui mettait des lunettes de soleil pour gamins, prenait sa petite guitare et imitait à la perfection des chanteurs rock. C'était l'éclate, vraiment.
Tu sais aussi que tu as quelque part une photo de lui au même âge dédicacée au dos par Louis Bertignac. Des petits signes, des petites choses, peut-être rien, va savoir. Dans "fils", il y aussi des fils que l'on noue, tisse et dénoue.
Après il suit son chemin, c'est sa vie. Il s'investit dans un type de musique que ses parents ne connaissent que très peu, et c'est très bien, parce que c'est son truc. Que fera t-il de ce talent-là ? Comme tant d'autres, les guitares finiront-elles accrochées au dessus du meuble du salon ? En fera t-il un métier, un parcours de vie ? Fera t-il de ces concerts-là un étalon d'exigence quant à ses rêves à venir, quand bien-même ferait-il tout autre chose ? Va savoir...
Mais que son bonheur était beau à voir là-bas dans les lumières du show...
11:39 Publié dans graines du jour | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note




Commentaires
Tu sais j'accompagne des enfants déscolarisés et je suis toujours heureuse de les voir assouvir leur passion jusqu'au bout. Je partage ta joie!
Écrit par : Paola | 12.02.2012
Très émue par ce très beau texte tant imprégné d'amour...
Que la route lui soit belle, c'est ce qui compte car il a l'essentiel.
Écrit par : flo | 12.02.2012
Merci pour ce texte, comme tu sais toujours les écrire. Tu as oublié le pied du micro pris à l'aide du stand de la guitare. J'ai la photo
Écrit par : cath phil | 12.02.2012
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