19.11.2009
les artristes sont si fragiles
Les artistes sont des êtres fragiles. Pas plus que d'autres à la base mais c'est tellement complexe le travail d'artiste.
Ça oblige à aller chercher, sans certitude de trouver, dans des zones sensibles, à vif, dans des questionnements.
Je me suis souvent demandé quelle pouvait être cette spécificité du travail de l'artiste. Qu'est ce qui fait que l'on ressent le besoin d'en devenir un, ou alors pas du tout.
J'ai fini par penser, et cela indépendamment même du talent -qui est une chose au-delà du travail, de l'environnement social et culturel et que sais-je encore qui échappe à toute logique- qu'une des missions de l'artiste c'est un peu d'aller là où tout le monde ne va pas obligatoirement, d'aller questionner là où la psyché ne va pas spontanément...
Une manière de se rendre vigilant à des choses qui effleurent bien tout un chacun mais sans que l'envie l'en prenne d'aller y voir. Une fonction d'explorateur, de metteur en lumière, de révélateur.
Il y a dans cette fonction-là un engagement de l'être qui fragilise tellement.
Il me plaît parfois d'imaginer ce que pourrait dire un artiste à son public en préambule à une représentation :
" Bonjour, je suis tellement impatient, un peu effrayé, un peu fébrile et heureux de partager ce moment avec vous. Je suis allé chercher des choses. Des petites choses, des choses fragiles, mais aussi des choses immenses qui me dépassent un peu. Parfois je les ai trouvées, parfois c'est elles qui m'ont trouvé. Je ne sais pas comment. Et c'est vrai que ces dernières sont pour moi souvent les plus touchantes.
Je ne sais si tout ce que je vais vous proposer va vous toucher, vous émouvoir, vous bouleverser ou vous laisser indifférents. Parfois votre esprit s'évadera, pensera à la liste de courses, à vos enfants ou peut-être à la dernière fois que vous avez fait l'amour. Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir, pour que nous soyons ensemble jusqu'à la fin.
Ce qui va se passer là, maintenant, est et restera par nature unique. Jamais cet instant ne sera reproduit à l'identique, jamais non plus, nous ne nous retrouverons tous ensemble, exactement les mêmes.
Je vais donc vous offrir ce que j'ai de plus précieux, de plus fragile et de plus fort aussi. Si tout se passe bien, vous m'en offrirez autant, rien que par la singularité et la force de votre présence et de votre attention. Nous nous offrons mutuellement l'un à l'autre pour ensemble essayer de créer un moment dont nous nous souviendrons, et grâce auquel nous allons nous reconnecter sur la part la plus vibrante et la plus vivante de nous-mêmes.
Nous allons ensemble explorer ce à quoi vous ne pensez peut-être pas tous les jours, -vous avez tant de choses à faire, tant de soucis et si peu de temps pour vous- mais qui est présent en nous en permanence. Je suis allé pour vous chercher tout ça.
Je suis allé l'explorer pour vous. Et maintenant, je le partage avec vous, en faisant le voeu qu'une fois ce chemin défriché l'envie vous prendra d'y retourner sans moi.
Je vous dis à tout de suite, et puis aussi à tout-à-l'heure..."
Tout cela est tellement délicat... Et je trouve qu'en ce moment beaucoup d'artistes vont mal.
Pas seulement parce que, réduction des budgets oblige, il y a moins de travail. Non. Mais parce qu'on leur demande de plus en plus de faire des choses qui ne correspondent pas à ce qu'ils auraient envie de faire au plus profond d'eux-mêmes.
Par exemple pour le conte que je connais un peu tout de même : l'essentiel de la demande est sur sur du très jeune public et de plus en plus dans des contextes d'animation et non de "spectacle". A force de demander à l'artiste d'être pédagogue, animateur, distractioneur, amuseur, médiateur, créateur de lien social et d'identitié collective et que sais-je encore, on l'a chosifié, transformé en prestataire.
Et ce qui sépare l'Art (je mets pour une fois une majuscule exprès) de l'animation socio-culturelle ou de l'animation tout court, c'est justement tout ce qui échappe à la prestation de service. Au quantifiable, à l'évaluation.
Si on n'y prend garde, à force, on finira par prendre le cadastre pour le paysage.
Alors les artistes sont tristes, ils deviennent des artristes.
Et c'est peut-être ça qui a fait que le conte et moi en ce moment nous nous fréquentons si peu.
C'est que comme tant et tant d'artistes, je sais que ce que j'ai profondémment et sincèrement envie -et besoin- de partager ne "tournera" que très peu.
Non pas parce que ce serait trop personnel ou mal foutu, mais simplement parce que peu à peu on ne demande plus à l'artiste d'explorer, de douter, de questionner, de sensibiliser à des choses si fragiles, à parler d'adulte à adulte, mais simplement de distraire, d'animer. De faire dans le "sympa", le consensuel, la petite enfance le samedi après midi dans les centres commerciaux...
Et de ça beaucoup d'artistes, et donc beaucoup de conteurs, en souffrent tellement.
Tellement...
Ils auraient tellement envie qu'à nouveau des publics leur disent "on a tellement envie de ce que vous avez à nous offrir de plus profond. Etonnez-nous, émerveillez-nous, bouleversez-nous, faites-nous voyager, réveillez en nous les forêts endormies... En échange nous vous offrirons notre coeur et notre âme grand ouverts.."
Mais la seule voix réellement forte qui leur revient est "Amusez-les, amusez-nous"...
Et cela les rend tristes.
22:20 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : conte, artistes, rôle de l'artiste, conteurs, conteuses, action culturelle, animation socio culturelle
18.11.2009
culture et dépendance

Au Mali, il existe une marque de cigarettes qui s'appelle "Liberté".
Curieux d'appeler une chose provoquant de la dépendance "Liberté".
Mais n'est-ce pas ce que nous faisons une bonne partie de notre temps ; de considérer comme moyens de libération et / ou de soulagement des choses qui finalement nous astreignent ?
Par exemple ?
Par exemple, je ne sais pas moi... la consommation, l'alcool, le moi-je, le désir (?), la collection de petites voitures ou de boites à camembert, la volonté de puissance, la vitesse...
Je ne sais pas.
Ca vous évoquerait quoi cette idée, de choses soit disant libératrices et qui au final enferment ? (Décidemment trop speed en ce moment pour répondre à toutes les questions que je me pose...)
07:10 Publié dans graines du jour | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
14.11.2009
un peu de tout et beaucoup de contes
J'aime quand les petites causes provoquent de grands effets.
Ainsi ais-je lu chez Balmolok qu'une miette de pain lâchée par un oiseau au-dessus d'un réacteur nucléaire du CERN a eu pour conséquence l'arrêt de celui-ci.
Autrement, je me sens soulagé. Je saurai maintenant quoi répondre lorsque l'on me demandera ce qu'est pour moi le comble de la bétise. Je pourrai répondre les propos de monsieur Eric Raoult, sur le supposé devoir de réserve des lauréats du Goncourt.
Dehors, il y a un vent à décorner des boeufs (Je raffole de cette expression).
Et puis, il faut bien le dire, il se confirme que le conte tout doucement me quitte. Au début j'ai mis ça sur le compte du changement de vie, puis sur le compte d'une activité professionnelle surchargée qui est en train de me transformer en zombie errant. Mais non. Je crois que c'est plus profond que ça. Les choses, ou les êtres, qui vous visitent finissent par devoir s'en aller.
Je n'explique pas, et peut-être que d'ici quelques temps relisant cette note je me dirais que décidémment il m'arrive d'écrire de grosses conneries. Mais ça dure depuis trop longtemps cette perte-là.
Je cherche autre chose, mais rien de ne vient.
Et puisque l'on parle du conte, Henri Gougaud (un conteur et un écrivain pour lequel j'ai plus que de l'admiration, à savoir de la reconnaissance) vient de publier un nouveau livre "le livre des chemins" chez Albin Michel. (un livre autour du concept du "conte divinatoire")
Dans sa préface, il écrit quelques vérités belles, entre autre sur les contes, qu'il me plaît de partager avec vous :
" Ce livre est un jeu, autant qu’un acte de foi.
Comme quoi, ce n'est pas parce que des amis vous quittent, que vous ne devez plus penser à eux...
13:24 Publié dans du conte | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : contes, henri gougaud, cern, marie n'daye
12.11.2009
happy sex
"Happy sex" de Zep - éditions Delcourt
Près de Beaubourg à Paris, il y a une boutique exquise dans laquelle on peut acheter de quoi pimenter sa vie sexuelle de la même manière que l'on achèterait un frigidaire ou un percolateur.
Si les couples y sont largement représentés dans la clientèle, on y trouve quelques hommes seuls, alors que les filles elles viennent plutôt entre copines.
C'est léger et bon enfant et l'existence même de cette boutique en dit long sur l'évolution des moeurs et des pratiques.
Y passant ce week-end (hé, hé...), il y avait devant moi trois filles à la fraiche trentaine, chacune s'étant acheté un vibromasseur. L'une d'elles avait choisi un modèle qui se branche sur un I Pod et vibre au rythme de la musique.
Une de ses copines prenant la boutique à témoin :
- Et oui, qu'est-ce que vous voulez, elle, elle est branché nouvelles technologies ! Tu vas voir qu'un jour y aura Facebook dans ces trucs là !
C'était mon quart d'heure "sexe joyeux curieux et ludique"...
07:05 Publié dans graines du jour | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : happy sex, sex toys, ludique
08.11.2009
la douceur derrière le mur
Un jour, il faudra que je raconte mon aller et retour en mobylette entre Asnières-sur-Seine et Saint-Jean-de-Luz dans l'année de mes 16 ans. 2 000 kilomètres avec une mobylette bleue achetée avec ma première paie et tout le matériel de camping.
Je parle de ça, parce que discutant tout à l'heure avec un ami, il me racontait avoir fait à peu près la même chose, à peu près au même moment.
Et pour tous les deux cette fierté incommensurable lorsque de "vrais" motards avec leurs grosses cylindrées nous saluaient comme si nous étions des leurs avec notre modeste 49.9 cm3.
Au retour de chez cet ami, après diverses bouteilles dont une fameuse de Saint Emillion, traversant une forêt, j'ai ouvert les fenêtres de la voiture. J'ai senti alors la fraîcheur du dehors et cet incroyable mélange d'odeurs propre à la nuit des forêts.
J'aime l'odeur des forêts, surtout à la nuit tombée, parce qu'elle me renvoie à ce que j'ai de meilleur en moi.
Et quant à me renvoyer quelque chose de moi, tout conspire en ce moment à me renvoyer vers mon adolescence. Je ne sais pas pour vous, mais il me semble que ma vie est composée de cycles consistant d'une part à vivre, d'autre part à revisiter bien des années plus tard, ce que j'ai vécu des années plus tôt.
Ainsi après une enfance que l'on pourrait qualifier de chaotique, ais-je été bien plus tard animateur enfants pendant de longues années, puis père. Comme autant d'occasions de revisiter l'enfant que je fus et de remettre des mots et du sens sur ce ce que je n'avais pas compris à l'époque.
Viennent ainsi des moments au cours desquels il me semble "revisiter" des parties de mon adolescence, des périodes de ma vie de jeune adulte. Comme un retour d'inventaire, une structure en spirale pour reprendre une image chère à un chemin.
Il se trouve qu'adolescent, la musique qui me bouleversait le plus, était la musique du groupe Magma (avec celle d'Hendrix mais cela est une autre histoire). Seule cette musique me paraissait avoir l'intensité de ce que je vivais à l'intérieur de moi. Elle avait une capacité à me mettre en des état de transe qui sidéraient ma pauvre mère qui n'en pouvait...
Ces basses telluriques, cette pulsion volcanique, ces chants séraphiques, cette langue inventée, cette intransigeance étaient comme un miroir de mes états d'âme d'alors.
Sur scène, je les ai vus mainte-fois. Et de toutes ces fois, je me souviens d'un concert en 1976 dans une salle à Paris "Le Théâtre de la Renaissance" je crois, (ça ne s'invente sans doute pas...). Il y avait alors dans le groupe un bassiste du nom de Jannick Top et je crois bien que le duo avec le batteur Christian Vander constitue une des rythmiques les plus impressionnantes de l'histoire de la musique qui pourtant n'en manque pas.
Plus tard, je devais rencontrer l'âme de ce groupe et avoir des amis très proches d'eux. C'est de là que j'ai compris qu'il ne fallait mieux pas rencontrer des artistes adulés et qu'un artiste était humainement rarement à l'image de son oeuvre, comme si il y mettait le meilleur de lui-même. Parce qu'il faut de l'ombre pour faire de la lumière.
Et puis comme toutes ces choses j'ai arrêté d'écouter cette musique pour passer à autre chose. Jusqu'à ce qu'hier j'achète leur dernier album ainsi qu'un DVD d'un de leur concert.
Près de trente ans comment entendrais-je cette musique ?
Et bien, je suis bouleversé, littéralement bouleversé. Parce qu'une fois au fil des ans évacués le processus d'identification adolescente et le bazar ésotérique qui rode autour, il reste la musique. Et celle-ci est sublime, singulière, sans ascendance (qui d'autre peut se targuer de Coltrane, Stravinsky, la musique sacrée, Carl Orff, le rock et que sais-je encore ?)
De la suite composant ce dernier album une bonne partie était déjà connue, publiée par bribes au fil de divers albums. Il aura juste fallu 30 ans pour que le tout s'imbrique et soit finalisé.
Alors qu'aurais-je entendu trente ans après ou que n'aurais-je plus entendu ?
Derrière l'apparente violence et dureté de cette musique, j'ai entendu pour la première fois une indicible douceur, une tendresse d'ange. De celles qui peuvent vous soulever de terre et vous apaiser de tous vos maux aussi bien qu'elle vous écraserait dans la paume de la main.
Une musique d'ange, dont il faudrait pour l'apprécier, traverser le mur de la peur pour y trouver la tendresse.
Un parcours que la vie nous impose de faire par ailleurs, et pour lequel 30 années ne sont pas de trop...
21:23 Publié dans graines du jour | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : magma, christian vander, jannick top, Ëmëhntëhtt-ré
exister
10:53 Publié dans graines du jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : nathalie krajick
05.11.2009
sur la voie
Dainin Katagiri
(1928 - 1990)
"L'objet de la Voie du Bouddha est de s'étudier soi-même. S'étudier soi-même, c'est poser le problème de la vie et de la mort de l'individu. La Voie du Bouddha n'est pas un enseignement qui nous force à pratiquer. Nous sommes déjà en train de pratiquer. Tout le monde est confronté au problème de la vie et de la mort. Vivre et mourir sont de grands problèmes pour l'être humain.
Etudier la question de la vie et de la mort de l'individu, ce peut-être aussi la question de la vie et de la mort de l'univers, de tous les êtres, pas seulement des êtres humains, mais aussi des arbres, des oiseaux, de tous les êtres sensibles. En d'autres termes, le grand problème de la vie et de la mort de tous les êtres sensibles, doit être posé au coeur de chaque individu. Lorsque c'est le cas la pratique fonctionne réellement.
Les gens pensent d'ordinaire que s'étudier soi-même rend égoïste et que, de ce fait, la pratique bouddhiste est réservée à certains. Pourtant, la pratique bouddhiste n'appartient pas qu'à l'individu, elle appartient à tous les êtres sensibles. Nous devons penser constamment que le problème de la vie et de la mort concerne tous les êtres, pas seulement une race d'êtres particulière. C'est très important".
Dainin Katagiri "Retour au Silence" page 42.
Oui, je sais, beaucoup de citations ces derniers temps sur ce blog, et beaucoup de gens morts.
Justement...
Et cette idée qui me touche beaucoup et qui consiste à postuler que vivre, c'est déjà pratiquer.
Peut-être que le miracle de la vie, la question fondamentale, réside t-elle en ceci : nous venons au monde pour actualiser, réaliser, faire advenir quelque chose.
Quelque chose de nécessairement spirituel qu'il appartient à l'espèce humaine de réaliser.
Inutile de dire que nous en sommes loin...
Mais plus je chemine, plus tout cela devient lisible. Cette idée que nous sommes nés pour actualiser quelque chose... Une essence, un parfum sans odeur, un souffle, qui vont bien au-delà de nous.
PS : viens de réaliser que ce jour est le quatrième anniversaire de la mort de l'homme qui m'a élevé (Il ne fut pas le seul. Mais je sais tout ce que je lui dois...)
21:17 Publié dans graines du jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : dainin katagiri "retour au silence", zen, bouddhisme
04.11.2009
claude levi strauss
Photos : Claude Levi Strauss (1908 / 2009)
"Jeunes filles Caduveo"
"Expropriés de notre culture, dépouillés des valeurs dont nous étions épris -pureté de l'eau et de l'air, grâces de la nature, diversité des espèces animales et végétales- tous indiens désormais, nous sommes en train de faire de nous-mêmes ce que nous avons fait d'eux".
°°°°°°°
"Le visiteur qui, pour la première fois, campe dans la brousse avec les indiens, se sent pris d'angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble t-il, contre le sol d'une terre hostile par quelque impalpable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants. Il circule à tâtons parmi les broussailles, évitant de heurter une main, un bras, un torse, dont on devine les chauds reflets à la lueur des feux. Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires. Les couples s'étreignent comme dans la nostalgie d'une unité perdue ; les caresses ne s'interrompent pas au passage de l'étranger. On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l'expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine".
°°°°°°
"Sans doute nous berçons-nous du rêve que l'égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité".
22:58 Publié dans graines du jour | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : claude levi strauss
03.11.2009
un comble !
"Comble" est un drôle de mot qui vient du latin "cumulus" qui veut dire "amasser" dans sa forme savante et "faîte" dans sa forme populaire.
"Cumulus", "cumulo-nimbus" (un amassement de nimbes ?), "accumulateur", "comble" ont donc la même racine.
Il y a donc les combles (le faîte de la maison), c'est une chose. Il y a donc l'expression "c'est un comble" (au sens de "alors-là c'est le sommet !" Mais on peut lui préférer "alors-là c'est le pompon" !) ; c'est autre chose.
Et puis il y a l'expression "être comblé", donc éthymologiquement "avoir suffisament amassé", être rempli, rassassié...
L'idée que l'on ait besoin de se remplir pour se sentir apaisé, d'être comme repu pour se sentir comblé.
L'être humain face au vide fondamental aime donc à se "sentir comblé". Il peut le faire avec des gourmandises sucrées, de l'alcool (et qu'est ce qu'une addiction si ce n'est tenter de combler un vide ?), des plaisirs plus spirituels ou bien par le plaisir du corps (par exemple après l'orgasme) ou bien par la satisfaction profonde d'avoir réussi quelque chose d'important ou bien du fait que la vie nous offre ce que nous espérions d'elle (Par exemple : "je suis comblé par mes enfants")
Dans cet amassement-là règne le plein, le rempli, la satiété.
Le problème pour ce qui me concerne est que je vois bien que ce qui me fait faire ou dire les choses les plus inspirées (spirituelles, artistiques, relationnelles...) m'arrivent toujours par les interstices, par les espaces laissés vacants, par les vides...
Un léger ennui, un sentiment d'attente, une nuit d'insomnie (comme l'idée de ce texte advenu lors d'une nuit blanche), une activité un peu vacante, non fixée, sont des occasions propices. La puissance inspirante des chemins buissonniers...
De la nécessité de laisser des vides pour que l'inconnu puisse advenir.
Vivre seul pour ça est une chose facilitante. Ne pas avoir d'agenda trop chargé aussi. Ce qui n'est pas mon cas actuellement.
Je suis donc comblé (en un peu près tous les sens du terme) mais insatisfait car cette satiété-là empêche ce qui m'est très cher de poindre...
J'ai l'intuition que le travail fondamental de l'artiste n'est pas d'inventer, de "chercher à trouver," mais juste de se mettre en situation pour que quelque chose advienne et puisse poindre. Au-delà de soi.
Il m'appartient donc, mais à d'autres aussi, dans ce tumulte agité que sont nos vies, de préserver des zones de jachère, de vide, de non-accumulation, de non-faire, de silence, de non vouloir. Peut-être en d'autres temps aurions-nous appeler cela des "moments de recueillement" ?
Pour ma part, j'aime bien l'idée de jachère, la métaphore agricole m'a toujours inspiré. Jachère, chemins de traverses : une manière vagabonde de déambuler, un art de la présence aux choses, à soi et aux autres tout de légereté lucide.
Certains amassent, moi j'élague.
07:12 Publié dans graines du jour | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note







