21.01.2012

Les liens noués

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En zazen, et j'imagine en méditation en général, le méditant est toujours plus ou moins assailli par des pensées, des projets en cours, des souvenirs, des fantasmes, des listes de courses à faire, ou que sais-je encore.

Notre esprit n'est pas fou : il sait que dans ce simple fait de s'asseoir sans bouger, le projet d'une volonté de sa disparition -même momentanée- est en cours, alors il se défend. Dans le zen, on l'appelle alors "l'esprit du singe". Tu sais, référence à une manière ancienne d'attraper un singe : tu mets des cacahuètes dans une sorte de bouteille au goulot étroit, le singe y passe la main, la referme sur les cacahuètes et ne peut plus la ressortir, parce que son poing fermé est trop gros... Il suffirait pourtant qu'il lâche les cacahuètes comme il suffirait que nous parvenions à lâcher notre esprit... Mais c'est une sacrée paire de manche !

Tout le travail pour le méditant est alors de prendre un recul par rapport à cet afflux mental et "à les regarder passer comme des nuages dans le ciel". Une manière d'apprendre que nous ne sommes pas que nos pensées, nos émotions, nos souvenirs, nos projets. On les laisse passer en les observant à distance et sans les saisir. C'est un exercice riche d'enseignements ; parce qu'en "regardant" ce qui nous assaille en méditation, nous pouvons identifier ce qui nous accapare, parfois à notre insu.

L'autre matin, ce qui me venait de manière très insistante, et selon un enchaînement mental que je serais bien incapable de reconstituer, c'était quelques personnes avec lesquelles il m'était arrivé d'être en conflit il y a plusieurs années. Je me suis dit sur le coup (ce qu'il n'aurait pas fallu d'ailleurs) : "mais qu'est-ce que ces gens viennent foutre ici un jeudi matin à 7 h 30, 6 ans après qu'ils soient sortis de ma vie ?"

Et la réponse qui est venue, des heures plus tard, a consisté à me dire qu'il ne suffisait pas de ne plus voir des personnes avec lesquelles nous avons été liées pour qu'elles n'existent plus.

Nous pouvons être liés à d'autres tant par des liens d'amour, de tendresse, d'amitiés ou de complicité que par des liens conflictuelles comprenant tout autant colère, que ressentiment, qu'incompréhension, voir parfois de haine.

Et plus les liens, quelle qu'ait été leur nature, ont été forts, plus ils demeurent dans le temps. Pense à tes amours brisés et tu comprendras...

Je crois qu'il en va des liens comme des particules : une fois que deux particules ont été liées (ne compte pas sur moi pour t'expliquer ça en détail, tape simplement "expérience EPR" sur un moteur de recherche et tu sauras), quand deux particules ont été liées donc, elles le sont pour toujours, même à plusieurs milliers d'années lumières de distance.

Il y a donc les liens rompus, et puis il y a les liens déliés, définitivement coupés, et c'est bien autre chose. Tout ceux et celles que j'ai connus vivent donc en moi, sont insérées à mon histoire, pas toujours dans des chapîtres bien rangés. Si la relation était bonne et épanouissante, ils viennent la nourrir, si la relation était maladive ou conflictuelle, ils s'incrustent comme des fantômes et viennent squatter même -et surtout ?- tes moments de méditation... Parfois aussi, une relation s'avère double : bienheureuse par certains aspects, lourde d'angoisses par d'autres.

Je serais bien incapable de te dire comment se libérer de ces liens toxiques. Le pardon, le lâcher-prise, la maturation intérieure, la compréhension de ce qui se tramait dans ces relations-là sont autant de bribes de réponses.

Ce qui est sûr, c'est qu'en ce domaine, tout ce qui n'est pas compris t'assaille à ton insu. C'est donc bien à un travail de nettoyage et de réflexion qu'il convient de s'atteler...

Ce que je sais, c'est que je porte en moi à jamais des relations qui m'ont nourries, même au-delà de la fin de celles-ci, et que pour certaines elles continuent d'ensoleiller ma vie.

Autrement rassure-toi : en méditation, il y a toujours un moment (mais pas à chaque fois hein, ne rêve pas...) où tout cela se dépose comme la boue se déposant au fond du verre d'eau si on ne le remue pas. Alors tu es touché par quelque chose qui est fondamentalement différent de tout cela : ce qu'il y a au-deça de toi : notre nature profonde.

Et pour finir, une anecdote qui n'a rien à voir.

Je travaille en ce moment à mon boulot autour de la thématique du bonheur (oui je sais, c'est dégueulasse, je suis payé pour parler bonheur avec des gens...). L'autre soir, je présente ce thème à un groupe d'habitants, une belle soirée avec de vrais échanges. Trois jours après, je rencontre à une autre réunion (oui, je sais, je passe ma vie en réunion...) des dames qui avaient participé à la première. Je les salue, elles me reconnaissent et s'exclament :

- O, monsieur Bonheur !

Je crois que j'ai enfin trouvé ma voie, c'est ma mère qui va être contente... 

11.01.2012

une histoire de là-bas et de maintenant

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Photo Thanh Nguyen

 

Je vais te raconter un conte de là-bas et maintenant.

Maintenant c'est maintenant, ou plus exactement c'était aujourd'hui, mercredi 11 janvier 2012.

Là-bas, c'est là où tu sais. Là-bas.

En ce pays-là, à Najac, il y a un lieu un peu à part, un lieu-dit. Avant, c'était des fermes qui petit à petit, ont cessé leur activité. Certains des bâtiments sont devenus un temps des cafés-concerts ruraux, d'autres sont devenus des gîtes, une partie est habitée à l'année, une autre va bientôt l'être...

En cet endroit vivent des jeunes couples qui louent des maisons, une dame veuve très gentille à l'entrée du lieu-dit, les enfants des anciens agriculteurs, maintenant à la retraite, d'autres couples locataires, un vieux monsieur, un atelier de ferronnerie...

Les campagnes se sont longtemps désertifiées, maintenant elles se repeuplent, et ce lieu-là connaît un renouveau qui est loin d'être achevé.

C'est à la campagne et loin de bien des choses, mais la vie y est douce et les âmes qui font vivre ce lieu sont de belles âmes, et crois-moi, si toutes étaient comme ça ; le monde sourirait bien plus et les coeurs seraient plus légers.

Dans une des maisons vit un jeune couple. L'amour, tout ça... une histoire vieille comme le monde,  la jeune femme était enceinte. Aujourd'hui, le travail a commencé. Oh certes, on a bien appellé la sage-femme, mais elle exerce à Montauban, alors tu vois, le temps qu'elle arrive...

Les contractions se faisaient plus fortes, plus insisitances, les eaux coulaient, la parturiente était à la maison et la sage-femme n'arrivait pas.

Alors on est allé chercher Jeannette. Jeannette, c'est aussi la femme d'Hubert, et la mère des enfants qui vivent dans les maisons d'à-côté. C'est un peu d'eux que tout est parti. Une femme vaillante de 80 ans, plus sage que vieille. Une mère et une grand-mère comme tout le monde sans doute rêverait d'en avoir. Une bonté comme un puit sans fond.

Avant, je ne sais plus comment on dit, elle était "aide familiale" ou quelque chose comme ça ; en un mot, elle accouchait les bébés. Et des bébés crois moi, elle en a fait naître ! Dans toute la région ! Des dizaines et des dizaines ! Un savoir de femmes, sans doute, qui se transmettait je ne sais pas comment, mais qui a quand même assuré l'avenir de notre espèce pendant des dizaines de milliers d'années.

Ça se passait dans les chambres et c'était je suppose comme dans les films ou les vieux livres : on allait chercher l'eau chaude, le linge, tout ça...

Jeannette est donc venue dans la maison, juste à côté de chez elle, loin des médecins, des hopitaux, de la sécurité et des lumières crues qui vont avec, elle a aidé la mère à faire naître le bébé.

Et le bébé est né, et le bébé va bien et tout le monde est content. C'est une fille et elle s'appelle Hanna.

Je te dis, c'est un peu comme dans un conte : la plus âgée qui accouche la plus jeune. C'est comme avant , et en même temps c'est d'aujourd'hui.

C'est une belle histoire, j'avais envie de te la raconter pour que tu saches qu'en ce pays, il y a encore des moments où des femmes âgées, riches de tout le savoir de leur âge, viennent aider des jeunes mères à mettre au monde des bébés dans leur chambre à coucher. Et que c'est beau ; que c'est beau à pleurer tout autant qu'à rire...

santé !

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Escalier en colimaçon du musée du...  Vatican ! (1932)

Un escalier pour descendre, un autre pour monter, un schéma de double hélice comme l'ADN



Curieux comme l'on continue de débattre de questions déjà réglées en grande partie. Comme cette question de ce qui serait d'origine génétique ou ne le serait pas. Pourtant la réponse on la connaît.

On sait qu'il existe des gènes pour toutes sortes de choses. Et l'on sait aussi qu'il ne suffit pas de posséder  un gène, encore faut-il que celui-ci "s'exprime" (c'est l'expression en usage). En effet, dans l'ensemble de nos trente mille gènes, certains sont actifs et d'autres dormants, d'autres encore peuvent être actifs un moment puis redevenir muets.

Pour qu'un gène s'exprime (c'est-à-dire soit actif) il lui faut produire de l'acide ribunocléique (ARN), qui à son tour va créer une protéine modifiant quelque chose dans notre organisme.

Or, ce que nous avons maintenant c'est que l'environnement (la société, nos habitudes, nos réactions...) programme nos gènes d'une manière qui va moduler leur activité. "Les gènes sont dans l'impossibilité biologique d'opérer indépendamment de leur environnement car ils sont structurés de façon à être régulés par des signaux extérieurs" ("Cultiver l'intelligence relationnelle - Daniel Goleman, un livre passionnant !)

De la même manière, il est absurde de penser que nous ne serions que la somme de toute une interaction d'hormones fabriquées à notre insu nous faisant par exemple appeler "amour" ce qui ne serait qu'une décharge de phéromones déclenchées à notre insu pour rééquilibrer un système déficient. Parce qu'alors comment expliquer que devant un même événement, personne ne réagisse exactement de la même façon ?

Tout cela pour dire que ce que nous sommes, ce que nous pensons de ce qui nous arrive, notre manière de réagir à nos émotions, nos sensations, nos pensées, ce que nous nous racontons à propos de ce que nous vivons, a des conséquences sur toute cette "machinerie" endocrinienne et génétique.

Pour faire court, le corps et le cerveau (disons l'esprit) ne sont en aucun cas séparés mais au contraire forment une entité en interaction perpétuelle.

Ainsi sait-on que des gens en bon équilibre psychique ont un système immunitaire plus performant (On a pu prouver qu'une personne exposée à un risque d'infection type rhume, et vivant un conflit personnel récurrent, a 2,5 fois plus de risque de s'enrhumer qu'une personne ne vivant pas ce type de conflit (Ce qui tout de même place la toxicité relationnelle au même rang que le manque de vitamine C ou de sommeil !)

Les conflits, les mauvaises relations, les représentations négatives, la solitude subie, l'exclusion sociale sont donc infiniment mortifères et conditionnent profondément  notre santé globale. Et il convient ici de rappeler que dans le cerveau, la zone qui ressent la douleur physique est exactement la même que celle qui gère la douleur psychique.

Aimer, être aimé, avoir un boulot épanouissant, avoir une sexualité épanouie, vivre plus d'expériences perçues comme positives plutôt que négatives, être respecté, avoir un tissus de relations sociales appréciées et enrichissantes, savoir faire preuve d'altruisme et d'empathie, sont donc des facteurs évidents -trop ? de bien être individuel et collectif.

Alors tu me diras, qu'est-ce qu'on attend ?

Ben, c'est là que je voulais en venir en fait. Qu'est-ce qu'on attend ? A chacun de remettre un peu de bonté dans le circuit (pour soi et pour autrui) et de s'investir dans le jeu social pour venir à bout, un jour, de cette machine de mort qu'est devenue l'économie compétitive et qui chaque jour broie à petit feu les braves petits soldats qui n'ont d'autre choix que d'y donner tout ce qu'ils peuvent, au risque de se perdre et... de tomber malades !

Nous sommes dans une société malade qui rend les gens malades à force de dénier nos besoins les plus élémentaires. Du coup, ceux qui y réussissent le plus, sont sans doute les plus malades parce que les plus "exemplaires" (Tiens, prends Claude Guéant et sa politique migratoire. En d'autres cieux on appellerait ça une névrose obsessionnelle et on l'enjoindrait vite fait à se mettre en congé de la république avant qu'il ne provoque trop de souffrance collective. Mais là c'est malheureusement trop tard...)

La conséquence de toute cette réflexion, c'est que j'en arrive à me dire que ma propension parfois à ressasser des problèmes ou des contrariétés doit in fine profondément affaiblir mon organisme (et attention, il ne s'agit pas de nier ce qui ne va pas, au contraire, il s'agit de ne pas s'y identifier pour ne pas devenir le problème -merci Bouddha !).

Il se trouve que depuis quelques mois j'ai une problématique d'ordre matériel à résoudre. Un truc qui me mine et pour lequel je n'ai pas trouvé de réponses. Et bien je finis par me dire qu'il faut que j'arrête de ressasser le truc. Parce que toute l'angoisse et l'inquiétude dont je me charge à chaque fois inutilement, en m'affaiblissant, m'empèche de mobiliser le meilleur de mes ressources pour le régler. Ne plus le ressasser, c'est tenter de préserver mon potentiel de vie, et donc de réponses, et c'est ainsi que la solution viendra.

C'est peut-être, remarque, le secret des gens qui ont de la chance ?...

En tout cas, je te raconterai.

09.01.2012

un savoir d'enfance

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Willy Ronis - Vincent

 

Il y a des trucs quand même qui laissent pantois.

Je te raconte :

Quand j’étais enfant, je connaissais par cœur une poésie de Jacques Prévert que j’adorais. Je crois que j’avais du l’apprendre à l’école, et c’est d’ailleurs la seule dont je me souvienne. Elle disait ceci (a priori ce n’est pas le texte exact, mais c’est comme ça que je la récitais) :

 

« Tu dis que tu aimes les fleurs et tu leur coupes la queue,

Tu dis que tu aimes la pluie et tu fermes ta fenêtre,

Tu dis que tu aimes les poissons, et tu les pêches, et tu les manges.

Alors quand tu dis que tu m’aimes j’ai un peu peur ! ».

 

J’adorais ça. Et comme je la récitais bien, tu sais comment c’est, les réunions familiales, tout ça… j’avais toujours ma minute de gloire à la noix.

Sauf que ce n’est qu’aujourd’hui, par un enchainement de pensées que je serais absolument incapable de reconstituer, que le poème m’est revenu en mémoire et que j’ai compris son sens profond.

C’est un poème qui parle d’un amour malade. D’un amour qui fait du mal sous prétexte d’aimer. D’un amour où celui qui aime s’interdit d’en profiter.

C’est-à-dire très exactement l’amour malade dont mon père était atteint !

En fait, en récitant cette poésie, je lui disais très exactement que j’avais compris, que je n’étais pas dupe, et que du coup sa maladie ne m’atteindrait plus.

45 ans pour enfin piger le truc !

Comme quoi, l’intelligence symbolique des enfants est incroyable, et que s’ils n’expliquent pas, ils comprennent.

Et tu vois, j’utilisais déjà des mots pour guérir…

 

08.01.2012

une lettre

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Emmylou Harris par Annie Leibovitz, une Gibson J 200 en bandoulière...


Bonjour toi,

Parfois les choses arrivent bien construites ou pas loin, d'autres fois ce sont plutôt des bribes qui se pointent, comme des graines de blés retombant en désordre.

A peine cinq jours que je ne t'ai pas donné de nouvelles, et pourtant quelques graines à te raconter.

Tout d'abord, j'ai enfin assouvi un des mes plus grands fantasmes : j'ai eu l'occasion d'avoir en main et de jouer une Gibson J 200 ! Oui tu sais, cette guitare mythique avec des fleurs dessinées sur le devant et un chevalet en forme de moustache ! La guitare d'Elvis, des Beatles, des Stones, et à peu près tout le gratin des musiciens de rock, de pop, de folk pourvus d'un peu de goût. Cela te laissera peut-être de bois (sans jeu de mots !) mais pour moi ce fut très émouvant, parce que c'était un rêve. Un copain qui en a une, vintage et de toute beauté. Je m'attendais à un volume sonore effarant ; en fait elle est très douce, un son pas très puissant mais d'un équilibre absolument incroyable. Du coup, normal que tant de chanteurs l'utilisent ; parce qu'entre son équilibre sonore et son volume pas très fort elle est admirablement adaptée pour le chant. Pour la petite histoire celle que j'ai jouée n'était ni la noire, ni la rouge, mais la blanche : et va savoir pourquoi c'est cette couleur-là qui me faisait réver ! Le copain a aussi une basse Hoffner de 63 (tu sais celle de Mc Cartney !) et d'autres guitares ou basses de luthier, des objets somptueux qui me procurent un infini plaisir esthétique et sensuel à les manipuler. Tu me diras à chacun ses délires...

Autrement, je suis tombé je crois cette semaine sur une des phrases de l'année :

"Chez les Navajos, ce n’est pas la naissance qu’on fête mais la première manifestation de joie parce qu’on considère qu’avant cet événement, l’enfant vit entre deux mondes, celui des Holy People, les Êtres Sacrés, et celui des humains. Son premier rire signale que son âme a rallié son corps et qu’il est prêt à se joindre au peuple de la Terre".

Tu imagines ? Fêter le premier rire d'un bébé ! Ça me bouleverse moi des choses comme ça. Tu pourras trouver l'article en question ici.

En tout cas, puisque l'on parle de bébé, il faut que je te parle d'un rêve que j'ai fait il y a peu (tu te souviens que j'ai décidé de les noter tous les matins ?)

Dans ce rêve je dois m'occuper d'un très jeune enfant, une petite fille d'environ un an et demi, un bébé tout à fait adorable qui ressemble un peu à ma fille lorsqu'elle avait le même âge. Je l'emmène se promener, il fait beau, nous sommes dans une grande ville sur un boulevard qui ressemble au boulevard Saint Michel à Paris. La lumière du soleil est très belle. Pour nous reposer nous nous arrêtons sur un banc et pour jouer avec elle, je m'allonge sur le dos, l'assois sur moi comme le font souvent les pères et les mères, on s'amuse bien et elle rit beaucoup. Et puis elle me regarde et, avec un immense sourire, elle me dit avec ce qui restera à jamais comme les premiers mots de sa vie prononcés par elle :

- Dominique, tu t'appelles Dominique !

J'en suis pour le coup bouleversé et ému : les premiers mots d'une enfant pour prononcer mon nom !

Je dois t'avouer que le sens de ce rêve me reste pour l'instant un peu obscur. La seule chose que je peux te dire, c'est que dans ces premiers mots, elle entrait dans la Parole et moi dans une sorte de bénédiction. Elle entrait dans la Parole et moi j'étais béni, prêt à un nouveau passage dont j'ignore la destination. Et si dans un rêve nous sommes tous les personnages qui y vivent, alors, cet enfant était une partie de moi qui m'autorisait à vivre, dans le rire, la Parole et cette belle lumière de printemps.

Ce qui nous ramène à cette phrase Navajo sur le rire des bébés, parce qu'elle riait en prononçant mon nom, et parce que je viens de réaliser en t'écrivant cette lettre, que j'ai fait ce rêve la nuit qui a précédé la découverte de ce texte. Probablement encore un miracle qui a failli passer incognito...

Te dire aussi que dans cet article sur la culture Navajo, il y est également question de la Parole. Et il y cette phrase, qui bien évidemment réjouit le conteur que je suis, dans laquelle un Navajo dit à un européen : "dans notre culture, ce n'est pas le silence qui est est d'or mais la Parole".

Et bien sûr que le silence peut être d'or, mais la Parole... Pas ce flot, cette logghorée éternellement ressassée, non, mais la Parole, celle qui nous construit, nous nourrit et nous soigne, l'est aussi.

Il nous faut réapprendre l'or du silence et de la Parole. Pour guérir nos âmes malades.

Hier, après avoir déposé à une gare la Dame partie une semaine pour se reposer, j'ai trouvé chez Joseph Gibert d'occasion un livre d'un psychiatre améridien (moitié lakota et cherokee) intitulé "Ces Histoires qui guérissent, La Sagesse du Coyotte". Ce psychiatre en fait pratique la thérapie narrative en utilisant les contes de sa culture et en expliquant que nous sommes construits des légendes, récits et anecdotes de notre couple, de notre famille, de notre culture... et que "nous sommes nos histoires", "que nous les vivons comme elles nous vivent".

Ce qui franchement, rejoint pour le moins tout ce dont j'ai pu te parler ces derniers temps !

C'est peut-être de cela dont me parlait mon rêve. Il était une histoire guérisseuse qui me disait : "tu t'appelles Dominique, tu as en toi (comme tout le monde !) toute l'innocence et la joie du monde et tu peux maintenant entrer dans une nouvelle légende faite de rire, de bébé, de Parole et de lumière de printemps".

Et pour conclure, et comme tu connais mon goût pour les passages étranges entre le coq et l'âne, ce prosaïque Haîku venu cette nuit, à propos de l'absence de la Dame cette semaine :

"Ni femme, ni bouillote,

même le matelas grelotte."

Sur ce je t'embrasse et te souhaite une belle journée. Donne moi de tes nouvelles quant tu pourras,

Amicalement,

 

Le Dominique du Bois Dormant.

03.01.2012

passer les vagues brisées

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"Le Livre Rouge" de C.G. Jung - page 54

 

A un moment donné de sa vie, il a semblé à Carl Gustav Jung "avoir perdu le contact avec son âme".

Ca n'a l'air de rien, mais ça peut être très grave.

Alors, pour y remédier, pendant seize années, il a calligraphié et peint ses rêves, ses visions et ses fantasmes ; et de ce matériau hors normes est née l'analyse jungienne : le processus d'individuation, le Soi, l'Anima, l'Animus, l'inconscient collectif... Et il semblerait que fut un temps où il ait bien failli être englouti par la cette quête de son âme...

M'est venue (je dis "m'est venue" parce que je ne l'ai pas cherchée ; elle s'est imposée) tout à l'heure une définition de l'âme : "l'âme, c'est la mystérieuse dynamique de la conscience". "L'esprit" étant alors la conscience que l'on peut avoir de soi et du monde, voire une conscience globale qui par moment vient nous frôler...

Je ne sais pas ce que ça vaut comme définition, mais il y a là-dedans quelque chose qui me plaît.

Moi aussi, je me sens ces derniers temps éloigné de mon âme. Normal, j'ai beaucoup fait travaillé ces derniers temps ma raison raisonnante, ne serait-ce que pour commencer à comprendre le cosmos et l'infiniment petit, comme tu as pu le constater, ou pour essayer de comprendre un peu d'un début de quelque chose sur le fonctionnement du cerveau.

La raison raisonnante c'est bien. Mais l'âme a besoin d'être nourrie, comme un corps a besoin de pain, et ce qui la nourrit ce n'est pas cette raison-là -pourtant indispensable- mais les rêves, les légendes, les symboles et toutes ces sortes de choses.

Alors, je me suis acheté un petit carnet à rêves dans lequel je tente de noter scrupuleusement mes rêves qui ces derniers temps disparaissaient tous au petit matin.

Et cette nuit, pour le premier rêve écrit dans ce carnet, j'en ai fait plusieurs. Dans l'un d'entre eux, j'étais au bord de la mer, et les vagues étaient hautes et menaçantes ; un vrai mur d'eau. Une amie arrivait me disant qu'elle s'était fait réprimandée par les maîtres nageurs (qui n'étaient pas dans mon rêve) parce qu'elle était allée trop loin en nageant. Alors des phrases sont venues qui disaient ceci :

C'est que si l'on veut nager en bord de mer, pour pouvoir le faire agréablement, il faut passer cet espace dans lequel les vagues se brisent : à l'aller comme au retour. Une fois passé, je crois ce que l'on appelle cette barre ou cette passe, la mer est plus fluide et les vagues plus régulières. Les pécheurs et les surfeurs connaissent bien ce passage-là. Et bien, pour atteindre toute quête, a fortiori particulièrement lorsque l'on recherche son âme, il faut obligatoirement passer par des zones de turbulences : au début en partant, puis au retour juste avant d'arriver. Il faut arriver à passer cette barre. Et lorqu'on l'a fait, le voyage devient infiniment plus paisible.

J'ai depuis ce rêve la vision maintes fois vue de ces pécheurs prenant la mer sur de fragiles chaloupes unissant toutes leurs forces pour passer ce chaos de vagues brisées.

Et si je te raconte tout ça, c'est parce que la Dame pour Noël m'a offert ce grand livre rouge et que lorsque je l'ai ouvert, la première phrase que j'y ai lue fut : "pendant un temps j'avais perdu le contact avec mon âme".

L'âme et la conscience ne sont peut-être qu'un infini voyage à faire sur un fragile esquif...

29.12.2011

L'âne de Christiane Singer

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Marc Chagall- Deux ânes verts

 

A force de tous ces textes écrits et lus sur ce blog, toi et moi le savons maintenant : la réalité que nous percevons est une chimère engendrée par les fictions que nous nous racontons et que l’on nous raconte.

Sitôt qu’une chose est imaginée elle devient réelle, et plus elle est rapportée et répétée, plus elle prend en force. On a pu le voir hier à l’occasion des obsèques du grand bouffon coréen ; à force de dire qu’il était le soleil du pays, le père de tous, un astre protecteur, à force de propagande (et qu’est ce donc que la propagande si ce n’est une même et misérable histoire simpliste martelée à n’en plus finir ?) des millions de pauvres gens ont fini par y croire et ont pleuré des torrents de larmes sincères…

En nos contrées, les fictions que l’on nous raconte sont évidemment moins caricaturales et plus diversifiées, mais regarde la télé et interroge toi sur l’histoire qui nous y est racontée en boucle et tu te rendras compte de l’extrême pauvreté et simplisme de celle-ci.

Pour toutes ces histoires de compétitivité à retrouver, de machine économique qu’il nous faut à tout prix faire tourner sous peine de récession, de cynisme martelé sous prétexte d’humour, combien dans le monde de vrais actes de générosité dont personne ne se fera l’écho ? Combien d’intuitions secrètes et intimes le matin en partant travailler devant un ciel de premier matin du monde dont personne ne saura jamais rien ? Combien d’émerveillements passagers d’un cœur tremblant qui resteront tus à jamais ? Combien de petites raisons d’espérer et de croire encore que personne ne racontera ? Combien d’initiatives solidaires et fonctionnant parfaitement qui ne serviront d’exemples à personne ?

Une émotion, une pensée, une prière, un acte non reflété, non raconté, restera à jamais non transmis, laissant ce récit malade que l’on nous fait du monde prendre toute la place.

C’est pourquoi s’installe de plus en plus en moi la conscience de notre responsabilité -pour nous, pour le monde, pour nos enfants- de contribuer à changer la fiction qui nous est rabâchée en y substituant d’autres histoires plus vivantes, comme autant de petits miroirs reflétant ce qui à ce jour est trop souvent tu.

Parce qu’en injectant en ce monde de nouvelles fictions, en racontant autre chose, nous le modifions, presqu’en silence, tout doucement, à l’insu de tous les pouvoirs. Une révolution silencieuse des consciences à même d’engendrer de nouvelles chimères plus soucieuses du bien-être de chacun, du monde, et de l’univers en général.

Une histoire de ce genre, j’en ai lue une hier.

O presque rien : juste quelques lignes dans « Du Bon Usage des Crises » de Christiane Singer. Une histoire qu’elle a racontée lors d’une conférence en 1995 à Lyon. Et comme il s’agit d’une histoire (vraie) je vais te la raconter comme une histoire en lui empruntant les faits mais aussi quelques expressions :

 

« Ainsi donc, il y avait une femme qui possédait un âne qui avait atteint l’âge vénérable de 42 ans. Oh, elle ne le connaissait pas depuis toujours, juste depuis 30 ans, mais cela avait suffi pour que ces deux-là soient liés.

Vieillissant l’animal avait perdu de sa fringance et de son énergie débordante, il avait blanchi et était devenu presque encombrant, toujours debout et immobile là où il n’aurait pas fallu ; devant une porte ou un porche. On le sait, les ânes sont têtus et en plus celui-ci entendait de moins en moins…

Jusqu’à ce mois d’avril où l’animal est tombé sur le flan sans parvenir à se relever. On a fait venir un vétérinaire qui a dit qu’il fallait l’endormir pour ne pas qu’il souffre parce que de toute façon il ne se relèverait jamais. Sa propriétaire a répondu que souffrir pour souffrir, il avait déjà beaucoup souffert ; il avait perdu sa compagne et deux ânons, avait passé des hivers entiers seul dans l’obscurité de l’écurie, et qu’elle ne voyait pas pourquoi elle devrait le priver de sa propre mort ; la question étant surtout de savoir ce qu’elle et lui étaient capables de supporter ensemble et de combien de patience ils étaient prêts à faire preuve. Alors le vétérinaire est parti, les seringues aussi pleines qu’à l’aller, et la femme et l’âne sont restés ensemble.

Cela a duré plusieurs jours, pendant lesquelles toutes les heures elle descendait lui donner à boire à la cuillère. Oui, toutes les heures à  faire boire son âne couché à la cuillère, pendant des jours et des jours. Jusqu’aux doutes inévitables à se demander si elle n’avait pas fait une bêtise et si elle ne ferait pas mieux de rappeler l’homme à la mallette…

Puis est venu ce matin-là.

Elle était là à côté de lui lorsqu’il s’est mis à ruer, à bouger, à se débattre, l’enfonçant, elle, un peu plus dans ses doutes, jusqu’à ce qu’elle suppose que c’était à cette occasion la vie qui se rappelait à lui une dernière fois : le souvenir des cavalcades dans le petit matin, cette fière mémoire du galop, cette tentative de bondir par-dessus l’horizon…

Son fils de quatre ans (les enfants parfois savent ces choses-là) lui a alors dit qu’elle ne devrait pas s’éloigner parce que c’était pour bientôt. Et bien sûr qu’il avait raison.

Et là, en ces derniers instants, il s’est passé quelque chose qu’elle n’oublierait jamais : son âne a poussé de très profonds soupirs et au tout dernier, là où elle attendait un inspir qui n’est jamais venu, une immense larme cristalline s’est détachée de son œil et a roulé dans le foin.

Et alors, la femme a dit ceci : elle a dit que dans cette écurie, le ciel s’est ouvert et que ce qu’elle avait connu auparavant lors de la mort d’être chers était là, dans la même qualité, la même merveille.

Le Ciel s’était ouvert pour un âne !

Et ce miracle-là, cette entrée du sacré presque par effraction, l’a laissée extraordinairement vibrante et vivante.

Elle a ajouté que ce dont elle parlait ici aurait pu être conté avec d’autres récits, d’autres histoires, mais « avec un âne voyez-vous, on peut aller à l’essentiel, rien ne barre le passage ».

 

L’âne n’est plus, la femme qui a raconté cette histoire n’est plus ; mais tu vois, comme le dit un conte célèbre, leur histoire continue d’être racontée.

Peut-être que nous ne pourrons changer le monde, mais tant que des histoires continueront à nous changer nous, à nous ouvrir le cœur et l’âme, d’autres possibles pourront advenir.

Nos fictions dans lesquelles nous faisons le choix de croire sont les matrices qui fabriquent le monde de demain…

26.12.2011

Il est poli d'être gai

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Dans le Grand Nord, il existe un peuple d’éleveurs de rennes, aux pratiques chamaniques très prégnantes, qui utilise une méthode singulière  pour mettre à mort leurs animaux : ils ouvrent une plaie dans le flan de l’animal et serrent le cœur dans leur main jusqu’à ce que l’animal s’éteigne. J’ai vu plusieurs documentaires à ce propos, et ce qui est étonnant c’est que l’animal se laisse faire d’une manière déconcertante et ne semble pas souffrir.

Si je te raconte ça, c’est parce que je viens de finir « Veuf » de Jean LouisFournier (Stock) et que ce livre m’a fait penser à ça : il te sert le cœur mais s’arrête juste avant que tu ais trop mal.

Un jour soudainement sa femme est morte, elle s’appelait Sylvie, ils vivaient ensemble depuis quarante ans. Lui, s’était toujours persuadé qu’il partirait en premier, alors, pour faire face au chagrin et être encore un peu avec elle, il a écrit ce livre.

Les premiers mots sont :

« Je suis veuf, Sylvie est morte le 12 novembre. C’est bien triste. Cette année, on n’ira pas faire les soldes ensemble ».

La phrase en exergue est celle de Voltaire qui dit « qu’il est poli d’être gai ».

Les derniers mots en sont :

« Notre séjour n’a pas été triste, c’est tellement beau ici. Les choses qui sont belles ne sont jamais entièrement tristes. Tu m’as laissé dans « la beauté des choses », comme dit le poète. Je devrais pouvoir survivre ».

Entre les deux, des mots qui te laissent très exactement, en cette géométrie invisible, à ce point de bascule entre le rire et les larmes.

Le rire quand, par exemple, il est question d’un questionnaire distribué par le funérarium après les obsèques dans lequel il est demandé « si l’on conseillerait cette adresse à un ami » ; les larmes ; plein de fois, comme celle où il souhaite enlever le numéro de portable de sa femme de son portable à lui, et qu’il explique que les ingénieurs de chez Nokia ont pensé à tout en demandant : « voulez-vous supprimer Sylvie ? », puis pour être sûrs : « voulez-vous mettre Sylvie à la poubelle ? ». Alors, « il a supprimé Sylvie et mis Sylvie à la poubelle ».

Ca te laisse en cendres (sans jeu de mot) des choses comme ça.

Il y a aussi cette histoire inouïe d’un ami qui, ne parvenant à écrire une lettre de condoléances, décide de lui en acheter une. Il va donc dans une boutique spécialisée (oui, je ne savais pas que ça existait, mais ça existe), une boutique de manuscrits anciens. Il y trouve une lettre simple et bien troussée signée d’un certain Joseph Bédier en 1887. Il l’achète, la lui offre en lui disant : « tu ne dois pas connaître le nom de l’auteur », un médiéviste ayant écrit quelques livres savants, dont une traduction de « Tristan et Yseult » qui fait encore autorité. Sauf que… Joseph Bédier fut le grand-père de la meilleure amie de sa femme ! Et que lorsqu’ils se sont rencontrés, lui et elle, une des premières choses qu’elle fit fut de les lui présenter en lui disant, « que sa vraie famille, c’était eux ».

Et l’auteur de conclure ce chapitre par un succinct : « Je serais tenté de ne pas utiliser le mot « hasard » pour cet événement.

Ce livre abonde de toutes les tristesses et de toutes les joies. Succession de textes courts que l’on pressent écrits au jour le jour, comme un apprentissage pour dompter le chagrin.

« Tu as été ma plus belle qualité, j’espère ne pas avoir été ton plus gros défaut » lui écrit-il un jour…

Et puis, ce livre a une vertu, peut-être pas préméditée : à le lire il te rappelle à quel point tu aimes l’homme ou la femme avec qui tu vis. Il réveille en toi -sans doute parce qu’alors tu ressens au plus profond ce que cela signifierait de le (la) perdre- l’amour que le quotidien a parfois tendance à te faire oublier.

Alors, moi tellement rétif à le dire à voix haute, je l’écris ici à la Dame :

- Je t’aime.

Et je fais même le voeu, qui te choquera peut-être mais qui est un vrai voeu d'amour, qu'elle partira avant moi, pour lui épargner la peine...

«Tout ce que les machines compliquées de la Salpétrière n’ont pas réussi à faire, moi, je le fais avec des mots. Je te réanime.» écrit-il.

Et c’est un fait, ce livre te réanime en te brisant le cœur dans un sourire…

22.12.2011

pont à mousson

 

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 J'ai trouvé les photos sur ce site

 

Le Meghalaya, une province du nord de l'Inde, est une des régions les plus pluvieuses du monde. De caractère montagneuse, elle est parcourue d'une multitude de cascades, de ruisseaux et de rivères de montagne. Le problème est que pendant la mousson, ces cours d''eau se transforment en torrents quasi infranchissables rendant tout déplacement impossible.

Comment construire des ponts dans une région difficile d'accès aptes à résister à la force d'un torrent de montagne ?

Et bien tu observes la nature. Tu constates qu'une certaine espèce de figuier (ficus elastica) a des racines impressionnantes et particulières : outre les racines primaires habituelles, il développe des racines secondaires partant du tronc, lui permettant de survivre en conditions extrèmes. Et puis tu acceptes le temps qui passe.

Tu as donc l'idée de planter un figuier de chaque côté des rives, puis tu apprends à diriger leurs racines sans les casser vers l'autre côté, jusqu'à ce qu'elles se rencontrent et / ou atteignent l'autre rive. A l'arrivée, des ponts vivants, des arbres-ponts, indestructibles, d'une beauté bouleversante.

Il faut 15 ans pour obtenir un pont à peu près solide, certains de ces arbres peuvent vivre 500 ans et le savoir-faire nécessaire à leur conception et à leur entretien est transmis de génération en génération. Ainsi celui qui commence un pont ne le verra jamais fini... Pour info, le peuple Khasi qui initie ces ponts est de structure matrilinéaire...

Un pont vivant...

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Ah les ponts ! Ils franchissent l'infranchissable, ils relient une rive à l'autre, un peuple à l'autre, un pays à l'autre.

Ils sont un entre-deux, un passage, ils se construisent au-dessus du vide : trop lourds, trop massifs, ils s'écrouleraient sur eux-mêmes ; trop légers ils seraient emportés. Leur solidité est donc un nécessaire compromis entre lourdeur et légereté.

C'est comme les relations humaines, ce lien qui nous lie est un pont à sa manière : trop lourd il tue la relation, trop léger il la volatilise. Nous passons notre vie à tendre des ponts, entre nous, entre une envie et un but. Toute relation est pont au risque de la tautologie...

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Je me faisais hier la réflexion, que me connaissant, au moment de mourir, je risquais d'être dans le regret de tout ce que je n'aurais pas eu le temps de faire ou de comprendre. Mais l'on ne peut jamais tout comprendre, le monde est trop vaste, trop grand, trop complexe... Mais tous à nos façons nous construisons des rêves impossibles, nous nous projetons sur des rives lointaines, des devenirs en puissance : je veux être érudit, je veux être musicien, je veux être conteur, je veux devenir un grand chef d'entreprise, je veux devenir un sage... Et bien sûr qu'il faut des rêves et des projets autrement la vie se meurt ! Mais dans cette projection-là de "devenir quelque chose", nous oublions trop souvent une chose : l'important n'est pas ce que voulons être, tout-à-l'heure, ce soir, demain, dans deux ans, dans dix ans ; l'important est là où nous sommes. Et si chaque instant est un pont entre deux devenirs, l'important est ce pont, ce présent-là (c'est donc un lieu et un espace temps, ce qui me fait comprendre pour le coup un des sens de ce fameux "ici et maintenant").

A défaut, nous passerons notre vie à faire des traversées -et dieu sait si certaines peuvent être belles- comme des fantômes traversant des ponts en aveugles.

Nous sommes toujours entre deux rives, au-dessus d'un abîme, et devons nous rappeler que ce qui compte n'est pas  d'être déjà de l'autre côté, mais la qualité de nos pas sur le pont. Et si chaque seconde qui passe est un pont, faisons en sorte qu'elle soit aussi vivante que les ponts vivants du Meghalaya...